Du béjaune… au bleu

Béjaunage au XVIe siècle

Concernant l’étymologie du mot béjaune, afin de savoir ce qu’il en est, nous pouvons nous en référer à la définition suivante :

« Fauconnerie

Oiseau jeune, qui a encore sur le bec une petite peau jaune et qui n’est pas dressé.

Il se dit figurément d’un jeune homme sot et niais.

BÉJAUNES, au pluriel, se disait autrefois des Clercs qui entraient dans une des basoches. » Académie Française, 1932

Le terme de béjaune serait l’addition des mots « bec » et « jaune ». Au moyen-âge comme à la renaissance, le terme de béjaune désignait les nouvelles recrues des universités, et principalement celles qui intégraient le Royaume de la Bazoche.

Dans ces temps reculés, Michel Pastoureaux nous confirme que le jaune était une couleur dite « froide ». En effet, il n’était pas bien vécu par la population d’approcher une personne portant des couleurs trop criardes, apanage du fou.

Le choix des couleurs est aussi esthétique au sein de la deposito, comme en témoigne le document polonais placé page 21, reprenant en couleurs ce que l’on trouve dans des documents allemands et italiens. Le jaune est pour le béjaune, mais le rouge ou l’orange, autant criard, affuble les bourreaux.

La coutume belge de nommer les postulants à l’université du qualificatif de « bleu », provient sans doute du terme militaire à la signification identique, désignant le nouveau. Selon Michel Pastoureau, le bleu – en tant que couleur – possède une histoire assez riche, et celle-ci permet peut-être d’y trouver des raisons du passage du (bec) jaune, au bleu, réputé sale, des universités.

Pour l’Antiquité grecque, le bleu était tellement peu reconnu comme une couleur qu’ils n’avaient pratiquement pas de vocabulaire pour la désigner, ils devaient l’évoquer par l’exemple plus que par le mot. C’est que le bleu était mal vu ! Un peu comme les nouveaux étudiants. Pour les romains, il désignait les barbares, ceux qui se trouvent donc hors de la cité. Ce n’est qu’au XII – XIIIème siècle que le bleu trouva un public. Tout débute par la théologie chrétienne, enseignée par les nouvelles universités. Dieu devient un être de lumière, et cette lumière divine doit pouvoir se représenter. Dès lors, le bleu, couleur chaude pour l’époque, devient la couleur du ciel, de la pureté, lieu de résidence des personnes divines. La vierge s’habille en bleu, puis les rois de France dont le sceptre fait le lien entre la terre et le ciel, s’en revendiquent à leur tour. Philippe-Auguste et Saint-Louis en sont les précurseurs. Ils sont aussi les rois ayant favorisé l’éclosion de l’université de Paris.

Au XVIème siècle, on moralisa les couleurs, et le bleu devint signe d’extrême honnêteté, tandis que le jaune devint déshonnête. Au XVIIIème siècle, l’essor du romantisme et la trouvaille du bleu de Prusse connotèrent encore cette couleur. Être fleur bleue, le bleu foncé des uniformes militaires, …

Ainsi, le béjaune, nous nous en souvenons, était désigné par une couleur dite froide en ce temps-là, évoquant l’oisillon non dressé, en somme un jeune à former. En devenant, probablement au XVIIIème siècle, un bizut nommé bleu, il se trouve, si l’on se rapporte à la mémoire collective, à nouveau coloré d’une couleur soudainement devenue froide, quoique pure, surnaturelle, hors de la communauté. L’acte de recréation magique s’opère donc bien par ce procédé.

L’initiation est, selon Mircéa Eliade, un ensemble de rites et d’enseignements oraux qui modifie radicalement le statut social et religieux du sujet à initier. A terme, il est devenu un autre.

Le béjaune, ou le bleu est donc bien symboliquement formé à devenir un membre éminent du métier pour lequel il est formé. Mais si la compréhension de l’utilité des rites semble plus claire, rien n’évoque pour autant le mythe primordial qui se réactualise à chaque fois, pourquoi est-il si important qu’il faille le reproduire, et pourquoi l’usage d’une certaine forme de violence y est essentiel ?

Il devient rapidement évident que l’histoire ne débute pas vraiment là, qu’il faut quitter les étudiants, partir au-delà des cités grecques et remonter encore plus loin dans le passé pour tenter d’éclaircir ce mystère. L’histoire des religions nous servira de support.

Il faut donc revenir à la préhistoire, aux temps polythéistes. Les premières religions, au paléolithique, possédaient une polarité masculin / féminin bien établie par un langage symbolique dans les peintures et reliefs rupestres, les statuettes, les plaquettes de pierre. Selon Leroi-Gourhan, il ne fait aucun doute que les cavernes étaient des sanctuaires, et que les plaquettes et statuettes constituaient des « sanctuaires portatifs ». Même si Leroi-Gourhan fut par la suite critiqué pour n’être pas allé assez loin, il a mis en évidence l’unité stylistique et idéologique de l’art paléolithique. Mircéa Eliade précise qu’au fur et à mesure que se perfectionnait le langage, plus celui-ci augmentait les pouvoirs magico-religieux.

En somme, les représentations picturale ou sculpturale, permettent aux humains de posséder un support aux errances de l’esprit, d’en transmettre la substance, et finalement de se forger le mythe. Si les fondements de la création de la représentation ne nous sont pas parvenus, nous connaissons toutefois l’existence de mythes préhistoriques, parvenus jusqu’à nous par la graphie…

D’un point de vue sociologique, la socialité des étudiants universitaires peut être évoquée suivant plusieurs angles, chaque fois plus ciblés que le précédent. Pour évoquer par exemple le bizutage, la majorité des chercheurs privilégie l’enquête de terrain. Mais celle-ci n’énonce qu’une forme de bizutage, à une date donnée, au sein d’un établissement donné. Toute pratique en présence ne provient donc pas d’un héritage pérenne lié au fond des âges, mais plutôt d’une mouvance culturelle liée à l’air du temps, à ce dont on se souvient des rites précédents – ce qui excède rarement trois années, ou ce qui est encore autorisé par rapport au passé. Le but des rites n’est pas de transposer dans le présent un ancien rituel oublié de tous, mais plutôt de réactualiser les événements mythiques.

Or, ce qui ne fut jusqu’ici jamais envisagé, serait de s’interroger sur l’hypothèse suivante : Toutes les traditions rituelles étudiantes, y compris les différentes formes de bizutage, proviendraient-elles d’un seul événement mythique?

Beaucoup de détails historiques de l’Antiquité, quoique fragmentaires, sont traçables et furent parfois même reliés directement aux étudiants.

Les étudiants de l’Antiquité grecque se formaient physiquement à la chasse, et à la guerre. Des gradations existaient chez eux par la vénerie, plaçant certains au-dessus de tous les autres.

Mais accessoirement, il était d’usage que les jeunes éphèbes se fassent enlever par un riche personnage, qui s’institue ainsi son mentor. En échange du gite, du couvert, et de l’enseignement de qualité, le jeune homme tenait compagnie à son mentor jusque dans l’intimité. Ce n’est que vers seize à dix-huit ans qu’il retrouvait de droit sa liberté (sauf cas particuliers).

Les mystères, en particulier ceux de Dionysos, touchaient principalement les femmes, les vieillards et les étudiants. Il nous faudra revenir sur ce point. Les mystères de plusieurs divinités pouvaient se cumuler et l’on honorait tel ou tel dieu en fonction du bénéfice que l’on espérait en retirer.

Si l’on se fie à ce que nos étudiants actuels possèdent dans leur patrimoine, nous constaterons que les thèmes liés à l’Antiquité gréco-romaine sont bien représentés. Vénus et Bacchus y dominent largement, notamment dans les chansons. Les chants d’amours et les chants à boire sont de tout temps en tête du répertoire.

Se peut-il qu’il y ait plus qu’une coïncidence ?

Un article de l’OFPRA en 1995 informe que le terme de culte au Nigéria peut faire référence à diverses sortes de groupes organisés, dont les motivations, et, ou, modes opératoires sont tenus secrets. Cela concerne autant les sociétés secrètes traditionnelles, les groupes de vigilantes ou les milices ethniques, mais également les confraternités étudiantes.

Quoi de plus naturel dès lors, de comprendre les rites étudiants comme des survivances de cultes plus anciens ?

Walter Burkert précise que le but des rites bachiques est de purifier l’inquiétude dépressive (ptoièsis) des êtres les plus incultes par les mélodies, les danses, qui sont sources de plaisir. Mircéa Eliade évoque qu’il importe de souligner que les rites de puberté, qui opèrent l’introduction du néophyte dans la zone du sacré, impliquent la mort à la condition profane, c’est-à-dire la mort à l’enfance. Mais que cette mort initiatique des enfants donne lieu en même temps à une festivité intertribale qui régénère la vie religieuse collective.

L’appropriation de Dionysos par la chrétienté se fit en le décalquant presque. Physiquement beaux et doux, demi-dieux retournant à la résidence des dieux, mourant, ressuscitant (trois fois pour Bacchus), en lien avec la nature, en lien avec l’ivresse (premier miracle de Jésus de changer l’eau en vin), et finalement devenu dieu du panthéon par cooptation divine. Dionysos travestissait les hommes en femmes, tout comme les rites étudiants actuels, ce que l’on peut également évoquer, de manière figurative, à propos de Jésus qui rendit aux hommes non brutaux leur dignité, en en faisant un modèle de vertu.

Le béjaune devait laver sa tache (les couleurs criardes étaient inconvenantes) et sortait exempt de souillures de la cérémonie. Le bleu est une modification culturelle post-révolution française. C’est un moment particulier de l’histoire, où la couleur bleue remplace le rouge des tenues militaires, où chaque lycée, ou établissement d’enseignement n’enseigne plus que ce qui sera utile pour la guerre, et forme des soldats aux compétences multiples. Ce sont les Arts & Métiers, les polytechniciens, les Saint-Cyriens, … qui sont les plus anciennes coutumes étudiantes encore en activité. Elles découlent toutes de la vision napoléonienne et martiale enseignée dans ces établissements. Derniers modèles en usage, les traditions ultérieures, épigones plus ou moins diluées, tendent toutes à une culture virile exacerbée, à la cosmétique belliqueuse.

Bizutage en 1991, le bizuth est purifié par l’eau.

Le bleu est donc une créature parfaite et pure dans sa forme individuelle, mais incompatible avec la communauté dans laquelle il parvient. C’est pour cela que l’ensemble des bleus est réputé sale, souillé dans sa forme collective.

Le baptême, ersatz amusant de la cérémonie chrétienne, connu aussi sous d’autres appellations que sont bizutage, usinage, mise en place sous le nom de « deposito » dès les premières années des universités européennes, a pour principe de procéder à une forme de nettoyage moral de l’agglomérat de personnalités diverses que forment les nouveaux. La brutalité est esthétique plus que réelle, comme en témoignent les illustrations du moyen-âge.

Toutefois, elle est nécessaire afin de sortir l’individu de son patrimoine éducatif en peu de temps, pour lui permettre de se révéler, pour pouvoir apprendre à fonctionner avec le groupe. Certes, les seuils tolérables à une époque ne le sont pas à une autre, et cela montre le troisième tournant de l’historique des traditions étudiantes. Comme l’exprime Clarissa Pinkola Estès, lorsque l’on préserve de manière abusive « l’enfant qui survit » en soi, on produit une sur identification de l’archétype du survivant. «C’est en prenant conscience de la blessure et en la mettant en mémoire, qu’on commence à prendre de la vigueur» précise-t-elle.

La violence des traditions nous apparaît aujourd’hui sous le prisme de notre conditionnement sociétal, provenant de l’éducation primale du noyau familial et de notre scolarité, secondaire également par la culture ambiante (lectures, audiovisuel, multimédia). Tout est bouché par un mode de pensée souhaité unique par les rationalistes. Nicolas Bourriaud prétend à propos de l’art, que le point commun entre tous les objets classés sous l’appellation d’« œuvre d’art » « réside dans leur faculté à produire le sens de l’existence humaine (d’indiquer les trajectoires possibles) au sein de ce chaos qu’est la réalité. »

Le chaos de la réalité est à présent entièrement empreint du rationalisme scientifique, associé à d’autres courants de pensées tels que le productivisme. L’ensemble des matières « rationnelles » est de fait orienté vers l’économie, et non plus vers l’humain. Le système de pensée reste pourtant imprégné de la pensée archaïque, et ne peut faire autrement, puisque tout son système s’est monté selon ces bases antiques.

Clarissa Pinkola Estès milite sur l’importance de l’art, qui « marque les commémorations des raisons de l’âme ou d’un événement particulier, quelquefois tragique, du voyage de l’âme. L’art n’est pas seulement destiné à soi-même, il n’est pas seulement un jalon sur la route de la compréhension de soi, c’est aussi une carte destinée à montrer la route à celles qui viendront après nous. »

Le travail de l’artiste commandant RoSWeLL parle en ce sens.

Pinkola Estès évoque encore « les vieux symboles païens » recouverts par d’autres, chrétiens, démontrant au passage comment se transformèrent une vieille guérisseuse en une méchante sorcière dans un conte, « un esprit devient-il un ange, un châle ou un voile d’initiation un mouchoir, un enfant nommé Beau (nom habituellement donné aux enfants nés pendant la fête du Solstice) se voit-il appeler Schmerzenreich, Affligé. Des éléments d’ordre sexuel ont disparu. Des créatures et des animaux bienveillants ont souvent été changés en démons et croquemitaines. »

Comme le déduit Bourriaud, « La durée d’une information et la capacité d’une œuvre d’art à affronter le temps sont liées à la solidité des matériaux choisis, et donc, implicitement à la tradition. »

Marcel Mauss percevait déjà le lien entre le langage, la magie, et la religion. C’est que les trois sont issus de l’art qui les englobe tous. Ne nous y trompons pas, déjà aux prémisses des universités ce sont les collèges d’art qui accueillaient les premières années, leur offrant les outils nécessaires à aller plus loin. L’ardeur des étudiants à produire de l’art est un témoin-clé fort de cette vision des choses. Où nous sommes-nous égarés au fil du temps ? En produisant plus que de raison et en ciblant l’humain comme un élément remplaçable rationnellement. Nous nous sommes perdus dans une voie prométhéenne, par définition vouée à l’échec si elle n’est pas contrebalancée par la voie du cœur, celle de Dionysos nous apprenant à être mesurés dans notre démesure.

Notes :

Clarissa Pinkola Estés, Femmes qui courent avec les loups Histoires et mythes de l’archétype de la femme sauvage, page 280, 764 pages, 1992, ISBN 978-2-253-14785-5

Nicolas Bourriaud, Esthétique relationnelle, Les presses du réel, page 55, 124 pages, 2001, ISBN 978-2-84066-030-9 « Le point commun existant entre tous les objets que l’on classe sous l’appellation « œuvre d’art » réside dans leur faculté à produire le sens de l’existence humaine (d’indiquer les trajectoires possibles) au sein de ce chaos qu’est la réalité. Et c’est au nom de cette définition que l’art contemporain – en bloc – se voit décrié aujourd’hui, généralement par ceux qui voient dans le concept de « sens » une notion préexistante à l’action humaine. »

Clarissa Pinkola Estés, Femmes qui courent avec les loups Histoires et mythes de l’archétype de la femme sauvage, page 31, 764 pages, 1992, ISBN 978-2-253-14785-5

Clarissa Pinkola Estés, Femmes qui courent avec les loups Histoires et mythes de l’archétype de la femme sauvage, page 33, 764 pages, 1992, ISBN 978-2-253-14785-5 « Au fil du temps, les vieux symboles païens ont été recouverts par d’autres, chrétiens. Ainsi, une vieille guérisseuse devient-elle dans un conte une méchante sorcière, un esprit devient-il un ange, un châle ou un voile d’initiation un mouchoir, un enfant nommé Beau (nom habituellement donné aux enfants nés pendant la fête du Solstice) se voit-il appeler Schmerzenreich, Affligé. Des éléments d’ordre sexuel ont disparu. Des créatures et des animaux bienveillants ont souvent été changés en démons et croquemitaines.

De la sorte, de nombreux contes riches d’enseignement sur le sexe, l’amour, l’argent, le mariage, l’enfantement, la mort, la transformation ont-ils été perdus, comme ont été ensevelis les contes de fées et les mythes susceptibles d’expliciter d’anciens mystères féminins. »

Nicolas Bourriaud, Esthétique relationnelle, Les presses du réel, page 56, 124 pages, 2001, ISBN 978-2-84066-030-9

Ce sont les arts libéraux qui sont évoqués ici, et non les beaux-arts. Toutefois, le terme d’art peut être perçu comme «savoir-faire», voire comme pratique magique. De plus, Alain Patrick Olivier fait découler l’esthétique de la philosophie antique platonnicienne. (Recherches en Education n°6, juin 2013)

Bonne Saint-Nicolas

Saviez-vous qu’il n’y a pas trente ans, le 06 décembre, un cortège de Saint-Nicolas se pratiquait encore à Lille, sous forme de blagues à l’encontre des bourgeois, ou de procession festive?

Ou qu’en Belgique, il se fêtait encore à Liège, Mons ou Bruxelles, par de turbulents cortèges?

Ou encore que ce Saint est le patron autant des écoliers que des étudiants ?

Comment la sociologie peut elle sérieusement penser qu’aucune trace – même minime – de culte, leur permet de balayer les bizuthages hors des rites ?

Je lance donc un appel à souvenirs, décrivez vos meilleures Saint-Nicolas ci-dessous.

#clauderiviere #bizutage #Saint-Nicolas

Dessin de soirée de Saint-Nicolas, commandant RoSWeLL, marqueur sur A4, vers 1995

La pratique de l’artiste 1/6


La vision de l’art m’est personnelle. Je m’applique à me tenir  hors des conventions. Cela implique chez moi l’approche des sciences humaines et sociales. Mon parcours atypique, déscolarisé avant l’obtention du bac, enfin, de son équivalent belge, j’ai bataillé dur pour suivre ma voie. Titulaire à présent d’un DNSEP arts,j’éprouve le besoin d’entreprendre à la suite un doctorat, qui me permettrait de me structurer un peu plus dans un processus de recherches entrepris voici trente années. 

Le propos de mon labeur est résolument orienté sur un sujet polémique des sciences humaines et sociales : les rites d’agrégation des étudiants universitaires.

Le diplôme de départ semble me diriger  vers les arts.  La logique du thème voulant plutôt une légitimité scientifique afin d’être entendue. Fidèle aux propos d’Émile Durkheim en 1897, « Pour bien comprendre une pratique ou une institution, il est nécessaire de remonter aussi près que possible de ses origines premières.», j’ai opté pour une vision très large du sujet, et il m’est essentiel de pouvoir en proposer la lecture à la sagacité des experts, tout autant qu’en terme d’art. Car ma recherche tient pour une grande part des sciences humaines,tant par une approche immersive – comme en témoignent six carnets de croquis pris sur le vif, que par l’étude de documents et d’artéfacts issus de ces pratiques. Une année à la faculté de Sociologie à Rennes 2 en 2016 m’appris les bases de la méthodologie.

La pratique d’art fut pourtant à la source de la recherche, et doit en être aussi l’ultime étape.

Sujet de la recherche

L’esthétique des traditions étudiantes révèle une connivence avec la vie d’artiste. Que l’on évoque la Bohème dont l’apparence révèle une reprise des codes de vie des étudiants, des bals des Incohérents qui furent repris par les Associations Générales des Étudiants  françaises. Que l’on observe les us des étudiants du Royaume de la Bazoche, corporation ayant vécue quatre siècles, et qui est à la base du théâtre de comédie moderne par son émanation de la troupe des «enfans sans soucy». Plus loin encore  en invoquant les cultes à mystères de Bacchus, où le théâtre jouait déjà un rôle non négligeable, jusqu’aux origines pariétales révélées par les tribus les moins polluées par la modernité, nous montrant des similitudes réelles avec les pratiques bizutantes.


Peter Paul Rubens & Jan Breughel the Elder – Le banquet d’Achéloos [c.1615], crédit photo Gandalf’s Gallery sur Flickr.

L’artiste Commandant RoSWeLL

Mon orientation initiale,  se fit par un cursus artistique secondaire à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles, puis à l’Institut Saint Luc de la même ville. Une formation annexe en Bande dessinée auprès de MM. Philippe Foerster & Gérard Goffaux à Jemappes dont je suis sorti avec mention.   Déjà à l’époque j’avais opté pour le pseudonyme d’artiste « Commandant RoSWeLL » pour raisons personnelles   principalement. Ce surnomme permit toutefois de m’intégrer plus facilement dans les réseaux liés à ma recherche. Une formation en conception multimédia dans les années 2000 complète le bagage.

Un emploi d’intérim au Bozar à Bruxelles fait opérer un virage dans mon parcours artistique. L’exposition « La Belgique Visionnaire » qui fut la dernière exposition montée par Harald Szeemann, m’ouvrit un champ de possibilités jamais envisagé auparavant.

La passion d’une vie

La recherche que je mène est avant tout issue de la passion d’une vie :

C’est une recherche qui part à contre-courant des mentalités de notre époque, ce qui la rend d’autant plus intéressante à explorer. Mettre volontairement la sensibilité des autruis entre parenthèses afin de proposer une formule plus sociale. 

Cette nécessité personnelle d’aborder ces traditions me prit en deux temps, d’abord en 1987, où sortant de la bibliothèque de l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles, après une après-midi d’exploration des artistes et de leurs œuvres je m’en allais, penaud de me rendre compte que j’ignorais quoi peindre et quel serait mon sujet. C’est précisément à ce moment-là que je fis la rencontre du cortège étudiant de la Saint-Verhaegen. Ce fut une révélation. Il me fallut deux années pour approcher et intégrer ces mouvements afin d’en comprendre les rouages alors que je ne possédais pas la qualification nécessaire à intégrer l’université. Le second temps est la parution en 1993 du livre «  Du bizutage des Grandes écoles et de l’élite» de Pascal Junghans et Emmanuel Davidenkoff. La sortie de cet ouvrage eut un fort impact médiatique, et parvint en Belgique où il fit polémique. Il semble être le point α ayant déclenché le processus de réprobation systémique des rites étudiants, ayant mené à la législation française de 1997.

Je compris alors que ma pratique se devait d’avoir un impact politique afin de démontrer que les actes commis dans les baptêmes, les bizutages, ne pouvaient se résumer à la volonté de perpétrer la douleur, qu’elle soit physique et/ou morale, sur autrui, ou à une volonté de vengeance. Tant d’années de fouille, de collection, d’immersion, mais aussi d’implication, d’expériences personnelles, d’analyses  vierges de toute formation universitaire.Tout cela sans cesser de pratiquer l’art. Sur un autre plan, la recherche effectuée au sujet des traditions m’a permis d’être reconnu au titre honorifique de docteur (sans aucune valeur autre qu’interne), par les membres du Collège des Archivistes du Musée Belge des Traditions Estudiantines. Ils sont composés de passionnés collectant informations et artéfacts, et sont dépositaires du Fond Jean-Denys Boussart.

Réception au titre de docteur Honoris Causa du Fond Jean-Denys Boussart. Crédit photo Hikarielle

Réflexions de l’auteur

La pratique du roman plastique, comme toute écriture narrative, exige de la recherche. Celle-ci se révèle souvent comme cumulative aux publications scientifiques dédiées au thème qui m’occupe.

Les articles proposés ici sont les fruits des recherches et des réflexions de l’artiste.

Commandant RoSWeLL, à Liège en 2015, lors de sa réception au titre de docteur du Fond Jean-Denys Boussart

Quand parle-t’on de rites d’agrégation des étudiants?

Trop souvent, dans le langage courant, sont confondus des termes tels que «week-end d’intégration», «bizuthage», «usinage», «baptême», … C’est que chacune de ces expressions sont voisines.
L’un se situe dans un lieu donné et en un temps donné, tandis que l’autre se déroulera ailleurs en un autre temps. C’est le mot «bizutage» qui sera le plus employé pour amalgamer l’ensemble. L’erreur sémantique provient essentiellement du fait qu’aucune étude de sciences humaines ou sociales sérieuse ne se soit penchée sur ce sujet. On observe une pratique particulière, et on en produit des conclusions que l’on espère, «vœu pieux», fonctionner partout de cette manière. Les faits ne se déroulent bien entendu pas tout à fait comme ils l’entendent, mais sans avoir approché le problème, il leur est malaisé de se rendre compte où le bât blesse.

Car il est certain qu’un air de famille existe entre toutes ces pratiques : propos vexatoires, postures ou accoutrements humiliants, blagues de potaches, ivresse, sport invraisemblable, chansons grivoises à forte teneur machiste, sont des points communs qu’il n’est pas possible de réfuter.

Baptême étudiant en médecine, Caen, vers 2010

Pour bien assimiler d’où proviennent ces pratiques, il faut se donner la peine, comme dans toute équation, de trouver le plus petit dénominateur commun. En un mot, la plus ancienne pratique connue utilisant les mêmes actions dans le but de produire les mêmes effets – à savoir l’agrégation des nouveaux dans une corporation de métiers.
En cela, nous le voyons, il ne s’agit nullement d’un passage d’un âge inférieur (l’enfance) à un âge supérieur (l’adulte). Il est même plutôt envisageable de convenir que c’est l’ensemble du parcours scolaire qui constitue le dit passage, et que l’examen soit l’acte permettant de s’émanciper.

L’agrégation au sein d’un corps social constitué est tout autre. Le rite ne sera pas produit pour donner une plus-value au nouvel arrivant, mais plutôt à le rendre compatible au fonctionnement de la corporation.


Bizuthage étudiant en médecine, Caen, vers 2013

Le rite y amenant doit être éprouvé de longue date, par des générations de
prédécesseurs. La plupart des recherches font part d’une ressemblance troublante entre ceux-ci et les rituels des cultes à mystères de l’Antiquité. Ce point de vue est mis sous parenthèses par les opposants aux pratiques dites bizutantes en affirmant que les rites remontent à l’Empire Napoléonien, et qu’à l’époque des cultes à mystères, l’université
n’existait pas.

Nous reviendrons plus tard sur ces querelles de clocher, et partons du principe que tous ont partiellement raison.

Commandant RoSWeLL

Historiette à propos d’une affiche de gala médecine

Biographie # Intermède

Au commencement étaient les petits syndicats étudiants, toujours en mal-être d’existence politique et prêts à faire feu de tout bois. Ils s’accrochaient aux branches et à tout ce qui pouvait indiquer leur existence aux yeux de la toute puissante université, y compris les sujets les plus racoleurs. C’est ainsi qu’un jour, la corporation de médecine désira organiser un prestigieux gala de médecine digne de ses ancêtres. Elle prit le thème de l’Antiquité Romaine, et demanda à l’artiste des traditions étudiantes de réaliser l’affiche selon un cahier des charges bien précis. Depuis quelques années, il était coutume de placer les caricatures des gens de la “corpo” dans le dessin, des clins d’œil culturels, des symboliques paillardes et la coiffe des étudiants de France, le tout devant rester discret. L’affiche fut validée dès les crayonnés, par l’équipe en place. C’était une parodie de l’œuvre “Dircé” de l’artiste Henryk Siemiradzki.

Selon Wikipédia, le mythe de Dircé est le suivant : “ Mythe
Lorsque Lycos fit emprisonner sa nièce Antiope pour avoir été séduite par Zeus, Dircé la maltraita. Mais Zeus délivra un jour Antiope. Lors de sa fuite, elle retrouva ses deux fils, Amphion et Zéthos, qui avaient été recueillis par des bergers après leur abandon par Lycos. Ceux-ci allèrent alors à Thèbes, tuèrent Lycos et attachèrent Dircé à la queue d’un taureau indompté, qui l’emporta sur des rochers où elle fut mise en pièces. Les dieux, touchés de son malheur, la changèrent en une source qui porta son nom et qui coulait près de Thèbes.Selon Euripide, Dircé et Lycos laisseront derrière eux un fils, du nom de Lycos également.Des fresques illustrant le supplice de Dircé ont été retrouvées à Herculanum dans la maison à l’atrium de mosaïque, et à Pompéi dans la maison des Vetii. Le Taureau Farnèse, groupe statuaire en marbre conservé au musée national de Naples, illustre également le supplice de Dircé.”Qui ne connaît l’histoire de Dircé, ni le nom du tableau, peut tout autant y voir la mort de Sainte Blandine, qui après avoir été refusée par les lions fut jetée aux taureaux. Dans les deux cas, les allégories sexuelles sont nombreuses, et la culture du viol imparable, mais ne le sont que de la part des concepteurs de mythes, ou encore de l’artiste ayant composé le tableau. Références culturelles que tout cela. Les syndicats entendirent des jeunes demoiselles effarouchées se plaindre de sexisme – mot à la mode pour vilipender tout ce qui n’est pas de la culture télévisuelle et consumériste. Les syndicats envoyèrent des commandos réaliser une campagne de contre-affichage, plus violente encore que l’affiche initiale.

Les références menaçantes sont explicites envers les personnes concernées, mélangeant du même coup une soirée finalisant une année, et une guérilla envers de prétendus médecins violeurs. Je serait d’avis de connaître la position de ces demoiselles si un médecin ne les soignait pas en cas d’accident de la route sous prétexte qu’il n’y ait pas eu de consentement explicite, puisque la personne était dans le coma, mais passons. Voyant que cette première doléance avait reçu du soutien, les demoiselles soufflèrent aussi les probabilités de bizutage à venir puisqu’elles avaient participé en leur temps au WEB (Week-End de Bienvenue), en étaient revenues ravies, et se réveillaient après deux ans pour dénoncer la chose. Il faut savoir qu’à cette époque, les bizutages étaient fort mal perçus et vouaient aux plus vils châtiments les instigateurs de ce genre d’événement.

Cette petite histoire n’est pas ancienne et indique la pollution des idées du monde extérieur, de plus en plus vindicatif et violent à la différence, et précisément dans ce cas-ci, quand elle rencontre une ancienne culture à la dimension touchant à une forme de sacralité.

Commandant RoSWeLL

Du bizutage

Biographie # Intermède

Amis des traditions étudiantes, et principalement les corporations de Caen.

Je tiens à vous exprimer aujourd’hui, suite à la mise sous enquête pour suspicion de bizutage la corporation de médecine caennaise, quelques précisions. Vous ne l’ignorez pas, je suis quelqu’un qui travaille par son art aux rites étudiants.

Face aux indignations musclées concernant l’affiche dessinée de ma main pour le gala 2016-2017 de cette même corporation, j’ai pris conscience d’une chose dès la publication de cette dernière. C’est que même revêtu des meilleures intentions, on peut toujours blesser autrui, même sans en avoir conscience.

J’ignorais jusqu’au vocable « culture du viol » dont était estampillée l’affiche. Autant dire que je n’aime pas cela, car dans mon quotidien, je suis d’une nature à chercher au maximum l’égalité entre femmes et hommes, je cuisine, je fais du ménage, je m’occupe de l’éducation des enfants et fais de multiples tâches de manière à libérer du temps pour ma compagne.

C’est pourquoi je vais tenter de vous exprimer mon point de vue. Je crois que les rites étudiants (où les bizutages sont inclus) sont une bonne chose en ce qu’ils apportent un témoignage personnel de notre capacité à se dépasser (ce qui, dans le cadre de la médecine permet de moins appréhender ce qui pue, ce qui est sale, ou le contact à autrui), une ouverture d’esprit se développe, une approche des choses par la pensée critique apparaît, un réseau qui ne se réduit pas à ses seuls congénères de Faculté, et pour peu que l’on s’y investisse, c’est au niveau national, voire international que cela se joue.

Ces réseaux forment le ferment de vos relations professionnelles, et c’est un temps précieux de gagné. La somme des apports humains que ces rites permettent me laisse songeur quant aux libertés personnelles si cela devait disparaître.

Dans un même temps, les méthodes utilisées lors de ces pratiques laissent parfois à désirer faute de référentiels probants, et peuvent dériver sur des situations néfastes telles que des traumatismes, des blessures, des comas éthyliques, des accidents dont certains mortels. L’absence de surveillance reconnue laisse aussi, rarement toutefois, toute liberté de s’exprimer à certaines formes de sadisme (cf. l’affaire Paris-Dauphine).

Mon travail d’art porte, par une tradition fictive, plusieurs ferments déterminants de toutes ces traditions, ainsi que leur symbolique. Cela ne me gêne pas, par exemple, que l’on puisse porter atteinte à la chevelure d’une personne par teinture ou tonsure, cela repousse et cela s’explique institutionnellement. Ce qui me dérange, c’est que cela puisse porter préjudice. En cela, je défends la position suivante : il vaut mieux travailler avec les autorités (universitaires et légales) plutôt que de se cacher.

Je sais que vous pensez la même chose, et qu’au fil des années vous perdez jusqu’aux fondements de vos traditions pour vous plier au nouvelles règles.

Les syndicats ayant porté l’affaire devant madame la Procureure, font de l’amalgame relayé par la presse.

Ils évoquent des bizutages fantasmés d’époques révolues, ils prétendent en creux qu’il y a une ségrégation entre ceux qui ont passé le bizutage et les autres, ce qui est entièrement faux. Votre tradition n’est en rien identique à ces allégations.

D’un autre côté, l’aspect misogyne est toujours d’actualité, par des blagues, ou par des allusions explicites ici où là. Lorsqu’un commandement évoque de « faire un Jacquie et Michel » – référence pornographique notoire, ces observateurs extérieurs ignorent que vous demandez surtout de la créativité. Que l’on se retrouverait au pire dans une scène de American Pie.

Certes, ce n’est ni intelligent, ni de bon goût, mais c’est l’humour carabin, décomplexé pour pouvoir en rire le jour où vous serez confrontés à des situations choquantes dans la réalité.

L’aspect initiatique revendiquant une totale liberté sexuelle (qu’il s’agisse de pluri-partenaires, d’homosexualité ou de totale abstinence, chacun est libre de ses choix, et doit être ouvert sur celui des autres, mais nous savons tous qu’en réalité vous êtes tous chastes et prudes). Toutefois, cette revendication n’est pas un laissez-passer à la débauche. C’est juste une sorte de socle de fondation héritée probablement des mystères d’Éleusis ou de Bacchus.

Dans la réalité, personne n’est obligé de faire quoi que ce soit. Si cela devait arriver, ce serait au mieux du harcèlement sexuel, au pire un viol ! De plus, l’usage si décrié des chansons paillardes a souvent une valeur prophylactique afin de ne pas franchir les limites.

Dans la pratique, l’usage de l’alcool désinhibe, et une personne peut regretter d’avoir fait quelque chose sans contrainte mais sous influence (qu’il s’agisse de l’acte lui-même ou de la mise en danger par oubli de précautions élémentaires telles que le préservatif). Ne parlons pas des autres substances, illicites, et qui tombent sous le coup de la loi. La loi anti bizutage évoque aussi l’entrainement à la consommation excessive d’alcool.

Et revoici notre ami Bacchus qui re pointe son nez. N’oublions pas que depuis 2017, nous parlons d’un niveau pénal ! Ainsi, infliger un cul-sec est une incitation. Il est d’autres usages évoqués par la presse : la souillure. « Comment est-ce encore possible dans un monde aseptisé que de futurs médecins se trainent dans ce qu’ils nomment de la merde ? » Là encore, il y a des explications que toute personne pourra comprendre simplement en lisant l’ouvrage « De la souillure. Essai sur les notions de pollution et de tabou » de Mary Douglas.

Dans les religions primordiales, cela se passait déjà sans que personne n’y trouve qu’il s’agisse d’actes humiliants ou dégradants. Les fautifs ayant franchi le tabou, ou les étrangers, tout autant tabous, devaient se purifier de cette manière. Il s’agit dans nos universités ni plus, ni moins que le même principe, par cooptation des nouveaux arrivants en les recouvrant de matières viles mais non polluées et qui attireront la pollution amenée par ces bizuts et les rendront aptes à se mêler aux autres. C’est donc un acte de nettoyage et de valorisation qui est perpétré.

Mais comment comprendre encore cela à notre époque ?

Voici en quelques mots mon ressenti sur ces événements.

Bon courage.

Commandant RoSWeLL