L’approche de la folie

#07 De l’occurrence de Dionysos à travers les rites étudiants

Le dieu de la vigne était toujours précédé d’une divinité de moindre importance, Pan. Ce dernier est un dieu joyeux et bruyant. Fils d’Hermès, il est mi-humain, mi-animal, porte des cornes sur la tête et des sabots de chèvre lui tiennent lieu de pieds. Patron des chevriers et des bergers, c’est l’approche pastorale qui prend la suite de l’agriculture. Au cœur des rites étudiants, le béjaune du moyen-âge se trouve affublé dans son parcours d’agrégation, d’une coiffe portant des cornes d’ovins ou de bovins, mais aussi d’attributs provenant de toutes sortes d’animaux : écailles, défenses, oreilles d’âne, … L’aspect bestial du nouveau est alors pris en considération, mais travaillé sous des costumes de fous. La folie comme l’ivresse permet de confronter l’humain à la divinité. L’opération pratiquée par ces ritualistes consiste d’une part à humaniser la bête en lui ôtant son animalité, et d’autre part à reconnaître en sa personne un envoyé divin qu’il faut  rendre compatible à côtoyer les hommes, ternir l’éclat divin insoutenable pour les mortels comme en témoigne le sort de Sémélé, mère de Dionysos. C’est en effet de la folie pour elle que d’avoir, sur des conseils perfides, demandé à voir la toute-puissance de son amant. Éviter les accidents liés à une méconnaissance du terrain, c’est exactement ce que recherchent les rites d’agrégation étudiants. Ces rites virent le jour au sein de la chrétienté, mais étaient dépositaires de connaissances liées aux rites de Bacchus et d’Éleusis. La genèse juive comme chrétienne évoque le « Tôhû wâ Bôhû », c’est-à-dire l’organisation du chaos par la parole de Dieu. En somme, l’inhabité ou l’inhabitable (tôhû) et le vide (bôhû) que représentent les connaissances des nouveaux universitaires est à organiser, à combler pour lui permettre de naître. Tel est le sens de la tache de béjaune que l’on devait laver. Pour laver cela, il faut la magie du rite. Le tohu-bohu au sens actuel de désordre et de confusion doit imprégner le récipiendaire afin de pouvoir être ré agencé, organisé par le verbe des aînés. C’est la genèse qui est réactualisée par la prise en main des nouveaux de façon si rude.
Béjaunage à la renaissance, imagerie polonaise. Il est possible de voir dans cette scène la réitération de Baal qui, avant de se rendre aux enfers, reprends sa forme de taureau divin pour enfanter une génisse et assurer sa descendance. Ainsi, dans le visuel même des épreuves, le but à atteindre est présent : perpétuer la corporation.
Durant le béjaunage, les aînés aussi étaient marginaux. Ils s’affublaient des vêtements colorés de la folie pour perpétuer le rite. La plupart des imageries des époques médiévales et renaissantes concernant les fous se réfère au principe même de la folie mise en scène par les étudiants lors des processions carnavalesques.
Fou se servant de l’or de l’avare pour rendre aux affligés. #charivari
Le fou est alors savant, et règne en maître tout au long de la procession, réprimandant par des charivaris les personnes coupables dédouanées par la justice. Folie et justice se montrent alors comme les deux facettes d’une même médaille, puisque c’est le royaume de la Bazoche, composé des étudiants en droit, qui règle la justice courante au sein de l’ensemble des suppôts de l’université. Ainsi, la justice était rendue d’une part par la loi, et si celle-ci profitait au vilain, elle était régulée au temps de carnaval, où les masques de la folie, portés par Dieu, s’en prenaient aux veufs remariés avec une trop jeune fille, aux filous ayant utilisé la loi pour déposséder autrui, et à la majorité des méfaits impunis. La justice divine était à l’œuvre, et permettait à chacun selon son niveau de prendre conscience qu’il n’était pas, contrairement à Bacchus, sorti de la cuisse de Jupiter. En somme c’est toujours ce rapport à l’hybris. C’est comprendre la notion que nous sommes faits à l’image de Dieu, mais ne pouvons prétendre égaler sa divinité.

L’approche de la sexualité décomplexée

#06 De l’occurrence de Dionysos à travers les rites étudiants

L’approche de la sexualité décomplexée

Nous le savons, au cours des rites d’Éleusis, le thiase de Bacchus (que l’on peut traduire par l’ensemble des personnes composant le cortège, tels que dryades, satyres, bacchantes,…) porte un panier laissant dépasser un membre masculin démesuré, tout en or. Les satyres du cortège sont eux-mêmes bien fournis d’appendices postiches et caracolent entre les dryades. Or, si Bacchus se voit affublé de ce symbole, il n’en a pas encore dévoilé ses origines. Son rapport avec la semence lui permet d’être présent auprès de Déméter.

Or Déméter résulte du syncrétisme de plusieurs déités plus anciennes, depuis les premiers écrits cunéiformes qui évoquent Inanna, l’étoile du matin.

Inanna porte des noms différents selon l’endroit du culte. Dans l’antique cité mésopotamienne de Babylone, elle régnait sous le nom d’Ashérat, à Carthage sous le nom d’Ishtar.

Baal est un dieu conquérant, parti de presque rien, il est devenu le dieu des dieux. Il avait gagné la place de El et avait fait sien ses épouses Ashérat l’étoile du matin, et ‘Anat l’étoile du soir.

A ses côtés règne le dieu Baal, dont le nom signifie époux. Baal est le principe masculin, quand Ishtar est son pendant féminin. Le culte de ces deux divinités était ponctué par ce que la bible qualifie de prostitution sacrée, et le sexe masculin dressé est l’un des symboles du dieu.

El et Baal

Il est notable que le féminin l’emporte sur le masculin jusqu’à cette époque. Baal est donc un syncrétisme probable de Dimuzu, mais aussi de Zeus, en qualité de dieu des orages, apportant l’élément liquide fertilisant les sols. Dionysos hérite du principe de fertilité et de joie, tout autant qu’il aborde un respect nouveau de la féminité.

La seconde version de l’arrivée de Déméter à Éleusis la trouve assise au puits de pierre, quand survient une ancienne déesse. Celle-ci se nomme Baubô, et sa représentation est assez troublante. Décrite une première fois dans les homérides sous le nom de Iambé, où elle n’est qu’une jeune femme sage et amusante, sous son nom de Baubô, son apparence est tout autre. La déesse voit son visage situé à même son torse, donnant à celui-ci une dimension démesurée comparativement à la taille de son corps. Son visage, toujours de face, situe les yeux à hauteur de la poitrine, et sous la bouche, à l’endroit du menton, se dessine un sexe féminin. Les statuaires la représentent parfois avec des attributs tels que la grappe de raisin (Bacchus), la lyre (Orphée), d’une corbeille de fruits (Déméter). Dans l’ensemble des cas de figure, Baubô/Iambé provoque le sourire de Déméter par des danses et des blagues salaces, ce qui lui permet de rompre son jeûne.

Baubô, dans sa forme la plus connue

L’amusement à connotation sexuée est ce qui revitalise la terre. Il s’agit donc dans les rites étudiants, par la voie de l’amusement grivois, de renouveler le mythe de Baubô/Iambé, et de réactualiser le retour à la vie de Déméter.

Selon Monique Broc-Lapeyre, dans l’article « Pourquoi Baubô a-t-elle fait rire Déméter?« , évoque aussi un point particulier :

Dans le mythe fondateur d’Éleusis c’est donc comme Iambé et par des plaisanteries que Baubô a fait rire Déméter. Certains auteurs en prennent argument pour faire dériver la poésie iambique du culte archaïque de Déméter Éleusinia. Il est vrai que Iambé présente une grande similitude avec le mot iambos, qui désigne un pied de métrique grecque, très proche du rythme naturel de la prose grecque. La conversation, le dialogue spontané, comportent beaucoup de trimètres iambiques. Le iambe, composé d’une brève et d’une longue, marquerait une certaine boiterie drôlatique.

Le verbe iambizein signifiant « harceler quelqu’un de vers moqueurs », nous conduit à ces rituels très particuliers que sont les géphyrismes d’Eleusis, ces échanges de grossièretés entre processionnaires et spectateurs au passage du pont, et aux pratiques de railleries obscènes des femmes aux Thesmophories d’Athènes. Il y aurait une filiation entre les formes de langue du parler populaire, de la poésie iambique, et plus tard de la poésie comique, par la trivialité, les grossièretés, l’obscénité du propos.

Donc une Iambé qui fait rire Déméter par ses plaisanteries. Une Iambé qui serait associée à iambos et au genre littéraire qui en est fait, qui utilise ce qu’on appelle les gros mots, les propos scatologiques, les plaisanteries obscènes. Autrement dit ce qui pourrait être désigné comme le langage du ventre, la voix du bas ventre, la ventriloquie, ce qui, à mon sens est tout à fait à mettre en relation avec cette figuration que l’on donne de Baubô comme d’un ventre formant visage, ou gastrocéphale. Mais d’abord où apparaît Baubô ainsi nommée ? – dans les versions orphiques du texte sacré d’Éleusis (IVème siècle avant J.C.), dont les Pères de l’Église retiendront surtout la version particulière où va intervenir Baubô comme femme de Dysaulès, habitant d’Eleusis mère de Triptolème, le bouvier, d’Eumolpos, le pâtre, et d’Eubouleus le porcher. Dans cette version, c’est Baubô qui offre l’hospitalité à la déesse au désespoir, lui donnant à boire du cycéon, que celle-ci prostrée par son chagrin, refuse de boire. C’est alors que Baubô, de dépit, découvre ta aiodia, ses parties honteuses, et les montre à la déesse qui, toute réjouie à la vue de ce spectacle, accepte aussitôt le breuvage.

Il devient clair par cette démonstration que Iambé, pour autant que l’on accepte cette étymologie, soit à l’origine d’une certaine forme de poésie comique. Que celle-ci, présente au sein des dionysies lors des représentations théâtrales liées aux mystères Eleusiniens, fut plus tard colporté par la jeunesse théâtralisant les mystères au sein des églises chrétiennes. Nous connaissons la suite : ces pièces de plus en plus grossières seront rejetées sur les parvis. Les étudiants de la proto-université créaient les soties et engendraient le théâtre moderne. Les universitaires ritualisés préserveront les représentations théâtrales satyriques tout au long de leur histoire, et aujourd’hui encore, bien que cela se fasse plus rare, les revues d’associations étudiantes chambrent leurs professeurs, ou l’actualité en y mêlant souvent Bacchus et les panthéons grec et romain.

Dionysos, tiré du livret de la revue de Médecine de Lille de mars 1930 : » La Section de Médecine éjacule …. Plein la VU..E ! Revue hypergauloise esbaudissante et rabelaisienne de Jo. « 

Qu’il s’agisse du pénis démesuré des adeptes de Dionysos, ou de la vulve outrancière de Baubô, c’est toujours le syncrétisme du rite primal de fertilité. Avec la chrétienté, ces principes furent réduits à la sexualité qu’il fallait réprimer à tout prix, ce qui n’a pas écarté l’acculturation des symboles. Ainsi, au Moyen Age, l’acculturation de Baubô se fait sentir par la représentation souvent tendancieuse du Saint-Esprit. La colombe correspond alors étrangement à une représentation de pénis ailé.

L’approche de la féminité

#05 De l’occurrence de Dionysos à travers les rites étudiants

Déméter et Bacchus étaient les deux divinités les plus proches de l’humain, les deux plus puissantes aussi. Elles sont les deux divinités principales en charge de la terre. Elles sont les deux déités les plus favorables à l’humanité.

Le pouvoir divin faisant germer les semences est par nature féminin, celui de la semence est masculin.

Déméter est aussi l’ainée, puisque le blé fut récolté bien avant la vigne.
L’histoire de Déméter est inextricable de celle de sa fille Perséphone.

Perséphone est une jeune déesse qui, un jour qu’elle s’était éloignée de ses congénères pour cueillir ces fleurs nommées Narcisses, elle fut enlevée par Hadès, le roi des Enfers.
Déméter ne voyant plus sa fille revenir, se renseigna partout, mais personne ne lui expliqua ce qui s’était produit. Ce fut finalement Hélios, le soleil, qui l’informa que Perséphone se trouvait au royaume d’Hadès.

Déméter cessa ses bienfaits à la terre qui devint stérile, rongée par le chagrin de la déesse.

A ce point du récit, l’histoire varie selon les versions.

Déméter et Perséphone enseignent à Triptolème

Dans la première version, Déméter quitta l’Olympe et se mêla incognito aux humains. Un jour où fatiguée de chercher elle s’assit sur le perron d’un puit de pierre dans le village d’Éleusis, elle fut rejointe par quatre jeunes filles qui l’invitèrent chez elles. La mère des filles offrit du vin de miel, mais la déesse le refusa. Elle n’accepta que de l’eau d’orge parfumée de menthe. Puis, Déméter, sans se révéler, donna le sein au fils de la maison, mais aussi voulu le libérer de la vieillesse et de la mort. Pour cela, elle le plaçait la nuit dans l’âtre de la maison. Une nuit, surprise à commettre cet acte, elle se justifia par une épiphanie. Pour retrouver les bonnes grâces de Déméter, le village dût lui construire un temple dans lequel elle résida. Concernant Perséphone, il fallut l’entremise de plusieurs dieux pour la libérer. Voyant que Déméter ne cèderait pas jusqu’à ce qu’elle retrouve sa fille, il dut ordonner à Hadès de libérer Perséphone. Mais celle-ci avait mangé aux enfers un grain de grenade, ce qui la contraint à y retourner épisodiquement. L’attitude de Perséphone envers Hadès possède une variable entre sa présence volontaire ou non aux côtés de son époux, selon que l’on entende son viol comme l’enlèvement d’une belle par un amant qui va l’épouser, ou selon l’entendement du XXIème siècle.

Cette histoire de vie/mort/vie est différente de celle de Dionysos. Elle est orientée vers la maternité, et du désir irrépressible pour une mère de sauver ses enfants. Elle est autant celle de la jeune fille insouciante, quittant la quiétude de la famille pour se projeter dans la vie d’épouse. Ce pas peut sembler terrifiant comme le royaume d’Hadès, mais elle y tient le rôle de reine. C’est aussi la révélation du besoin des liens entre la jeune fille et sa mère.

Déméter était célébrée dans le culte à Mystères d’Éleusis, dont nous connaissons peu de choses. C’est un culte évoquant la germination des semences et la fertilité, mais aussi la mort qui permet de renaître.

Mystères d’Éleusis

Bacchus fut concélébré à Éleusis plus tardivement, car son culte évoque les mêmes aspects. Ce sont deux déités souffrantes pour reprendre les termes d’Édith Hamilton. Déméter pleure le rapt de sa fille Perséphone, et Bacchus le deuil d’Ampélos. Le culte de Déméter n’a pas survécu au passage du temps, car il ne touchait qu’une faible catégorie de personnes. Celui de Bacchus en revanche, était connu et célébré par tous. Du simple buveur, jusqu’à ceux qui voyaient dans la pratique de ses rites une façon de se prémunir de la mort.

Déméter et Bacchus ont en commun une approche de la féminité reliée aux cycles terrestres de la nature. Déméter est une femme ayant connu la maternité. A ce titre, elle préside à ces rites. Pour Bacchus, l’approche est moins évidente. Il est de genre masculin, mais se travestit parfois, ou provoque le travestissement d’autrui (Ampélos, Penthée, …). Il est la part féminine contenue dans la masculinité. Il est aussi un libérateur du principe féminin dans ses aspects les plus sauvages. Ses ménades ou bacchantes se libèrent de leurs obligations dans la cité, s’enfuient dans des lieux reculés (bois, montagnes, …) afin de s’encourager à la chasse et à l’orgie.

L’éducation de Dionysos s’est fait initialement auprès des nymphes de Nysa, la plus belle de toutes les vallées terrestres. Partout où il enseigna aux hommes l’art de cultiver la vigne et les mystères de son culte il fut reconnu comme un dieu, à l’exception  de son propre pays. C’est un dieu des confins, tant par les frontières qu’il parcourt sans pouvoir rentrer chez lui, que par les limites qu’il enseigne. Nous pouvons en dégager le principe que Déméter enseigne aux jeunes filles ce que Bacchus apprends aux garçons.

L’approche du spectacle vivant

#04 De l’occurrence de Dionysos à travers les rites étudiants

Dionysos est un dieu des limites. Chassé de sa ville natale, considéré comme barbare par son peuple, selon l’entendement qu’il est dissemblable à l’idéal grec de l’Antiquité, qu’il est un étranger. Il est d’ailleurs facile à constater que les éléments de son culte sont teintés d’éléments exotiques en provenance d’Égypte, d’Iran, ou d’Inde. Une stèle gravée, découverte en 1906, témoigne même du voyage de Bacchus en Inde.

Le retour triomphal de Bacchus après son voyage en Inde.

Il ne put réintégrer la cité qu’en maîtrisant les débordements dont il était coutumier. C’est le théâtre et la danse lors des festivités dédiées à son nom qui lui permirent de se réintroduire dans la ville.

Le dithyrambe est composé de musique et de danses, accompagnés de sacrifices à Dionysos. On lui attribue le passage de la pratique cultuelle aux genres littéraire et musical. Aristote émet la théorie que du dithyrambe proviennent les autres genres théâtraux.  

La comédie, et le théâtre de masques sont reliés à Dionysos. La prolongation de ce jeu fut assurée par les étudiants goliards de la proto université qui les transforma en soties, et principalement de celle de Paris.

Le drame satyrique représente initialement les silènes, et également les satyres dont les danses et cabrioles sont l’un des attraits du spectacle. Le drame satyrique contribue à acculturer le dieu au sein de la cité.

La tragédie vit aussi le jour dans les théâtres de Dionysos, mais ne semble être lié à son culte que par le fait que Dionysos soit aussi le dieu du théâtre.

Le théâtre serait l’une des dernières manifestations du dieu, sous sa forme la plus adoucie.

Procession des bacchanales

L’ensemble des pratiques de théâtre ci évoquées s’intègre également dans les processions des bacchanales. Sous les cris d’ « Evohé ! Evohé ! » les participants, masqués sous l’apparence de faunes, de satyres et de silènes,  déambulaient en cortège. Dans l’antiquité tardive, lorsque les femmes furent introduites au cortège, vêtues ainsi que des fauves, couronnées de feuilles de lierre, de chêne, ou de sapin, la destination de la procession devint lieu d’orgie. Bacchus reprenait ses droits !

Le souvenir de ces orgies devint à l’ère chrétienne, synonyme de sabbat diabolique.

Bacchus fut toutefois le modèle de l’image du Christ, mais de façon atténuée. Par le théâtre, les fêtes d’inversion que sont les innocents, les processions de l’âne, ou des fous, c’est l’exubérance par les folies de la jeunesse, toujours joyeuse et parfois dangereuse, mais la plupart du temps maîtrisée, que Dionysos revivifie la société toute entière.  

Dionysos révélé par la nature

#03 De l’occurrence de Dionysos à travers les rites étudiants

Selon les sources, Dionysos fut conçu par Sémélé, une héroïne dont le nom même est rattaché au sol terrestre, ou encore de Perséphone, voire de Déméter. Dans l’ensemble de ces filiations, l’aspect du sol comme support de la renaissance de la vie végétale transparaît. Ce qui, placé face à l’autre figure parentale, Zeus, indique l’union de la terre et du ciel. Sous cet angle, Dionysos peut être perçu comme le lien entre les hommes et les dieux.

Sa vie même révèle le passage vie/mort/vie sous plusieurs mythes entremêlés. Arrivé tardivement dans le panthéon divin de l’Attique, plusieurs fois mis à mort et  ressuscité, le jeune demi-dieu parcours la terre et ensemence les esprits par une réappropriation des mythes. Ses cadeaux sont toujours riches, mais mal maîtrisés, ces derniers peuvent se révéler fatals. Ainsi, il libère la féminité de sa condition inférieure à la masculinité. Il l’envoie dans les marges : les forêts, les lieux isolés, et s’arrange pour provoquer le travestissement du masculin en féminin afin de les réunir sous une forme de concorde. Mal maîtrisé, le travestissement tombe en révélant l’objet de répulsion que représente désormais la masculinité. Le principe masculin est alors tué et dépecé par sa propre figure maternelle.

Inanna déesse sumérienne de la fertilité, de l’amour et de la guerre

La féminité primordiale reparaît au grand jour comme une figure guerrière. C’est le mythe plus ancien qui reparaît, celui de l’antique déesse Inanna, elle-même reliée à la végétation, au principe de vie/mort/vie par  sa descente aux enfers, sa mort et sa résurrection, et déesse de l’amour comme de la guerre. Elle enverra son mari, un humain nommé Dumuzi, aux enfers à sa place en pénitence de sa prétention à la remplacer. Elle se radoucira plus tard en alternant tous les semestres entre le règne du vivant, et la visitation de sa sœur qui règne sur les enfers.

Ce jeu de vie/mort/vie correspond, dans le registre des rites des étudiants, au schéma des deposito, et des autres cérémonies qui lui ont succédé (bizutage, baptêmes, usinages, …). En effet, c’est pour le nouveau, à la fois la consécration d’une réussite préalable (obtention du diplôme/baccalauréat) qui lui ouvre les portes de la félicité (accession à l’Université), et la faute de se croire déjà parvenu à une profession corporalisée, alors que tout reste à produire. Sous le patronage de Bacchus, le nouveau subira des épreuves parmi lesquelles le travestissement joue un rôle important. Qu’il s’agisse de rabaissement à une animalité symbolique ou d’une inversion du genre de l’individu, c’est toujours une invitation à déplacer le regard sous une autre focale. Cela réalisé, l’individu renaîtra sous une forme compatible au monde dans lequel il pénètre.

La vengeance de Bacchus, tout comme celle d’Inanna, est à envisager plus comme une contrainte à vivre autrement, qu’à une mort effective. Sous cet angle, la punition pour les pirates qui ont pris Bacchus pour le vendre comme esclave est exemplaire, puisqu’il rejeta à l’eau et transforma les pirates en dauphins. Sous cette forme, ils évoluent normalement dans leur nouvel élément, et aident les marins et les naufragés à retrouver la terre. En transportant l’individu dans les marges, Bacchus les améliore en leur permettant de reconnaître leur hybris (à traduire par la démesure de l’orgueil), et leur offre la possibilité d’évoluer. Mais gare à qui ne reconnaît pas la divinité, car elle restera aveugle à ses dons.

Parallélisme avec Gambrinus

#02 De l’occurrence de Dionysos à travers les rites étudiants

Le chant des étudiants wallons en Belgique déclare ceux-ci disciples de Bacchus et roi Gambrinus, tandis que le serment des étudiants de France débute par ces termes :

« Devant Bacchus, dieu du vin

Gambrinus, Héros du houblon,

François Rabelais, notre illustre prédécesseur

Et les Anciens, ici présents,

Je jure : … »

Nous connaissons tous François Rabelais, médecin et homme de lettres à la truculence mémorable. S’il est à ce point reconnu par la population étudiante, c’est bien en raison de son allégeance aux plaisirs de la table.

Selon le mythe, à Athènes vivaient la belle Erigone et son père Icarios. Voulant un jour leur offrir une récompense, Bacchus leur fait don de pieds de vigne et de la façon de créer le vin. Les ouvriers d’Icarios, s’étant enivrés, tuèrent  leur maître. Erigoné se pendit de désespoir et Bacchus la plaça dans la constellation de la vierge.

Bacchus est bien le dieu des plaisirs, de la vigne et du vin, mais ses cadeaux se révèlent à double tranchant.

Dans ce serment, l’on place donc par trois fois la franche repue et principalement la boisson alcoolisée comme prérequis à toute agrégation.

Nous avons évoqué Bacchus et François Rabelais, il nous reste à découvrir le roi Gambrinus.

Revenons à la broche nommée Bacchus en France et en Belgique. Si l’on observe l’objet, nous constatons la présence d’un monsieur ventru, portant un toast, assis sur un tonneau. Sa vêture est plutôt datée de la Renaissance, et le style évoque plus sûrement le Roi de la bière que la figure olympienne.

Trois insignes : deux formes différentes pour le créateur de la ville de Cambrai, et un autre pour l’amateur de bons vins. Les deux premiers sont des représentations de Gambrinus levant la pinte de bière, et la dernière, une de Bacchus tenant un canthare, la coupe à vin du culte de Dionysos.

C’est que ce Roi de la bière représente Gambrinus. Selon l’écrivain Charles Deulin, celui-ci fut un jeune homme de basse extraction malheureux en amour. Jugeant son cas désespéré, il voulut se pendre. Le diable qui était désœuvré, faisait justement une balade en Flandres, là où l’arbre s’apprêtait à recevoir le cou ce Roméo transi. Le stoppant dans son geste, il fit un marché avec Gambrinus. Il lui offrit l’oubli par la chance au jeu. Heureux au jeu, malheureux en amour dit l’adage, et notre homme reprend sa corde. Mijnheer Beelzébuth s’excusa de cet oubli et lui offrit la vengeance  en lui offrant la façon de faire de la bière, et un carillon ensorcelé  de telle façon qu’on ne puisse s’arrêter de danser lorsqu’on l’entendait. Grâce à la magie, Gambrinus oublia Flandrine, se vengea des habitants de la ville de Fresne-sur-Escaut,  et se préserva même du diable.

Il est intéressant de comparer  cette histoire avec celle de Dionysos, le futur Bacchus romain, car une inversion de rôle s’établit pour une histoire somme toute assez proche.

Si Gambrinus est devenu le roi de la bière, c’est par l’entremise de pieds de houblon, et d’un orgue qui force les gens à danser. Plus ils dansent, plus ils ont soif, plus ils consomment la bière malgré son amertume, plus ils y prennent goût.

Le diable est un bon diable dans ce récit, et montre bien le rapport diabolisé de tout ce qui provient du paganisme par la chrétienté. C’est bien le plaisir de la danse et de la boisson alcoolisée qui se répercute de Bacchus à Gambrinus, et explique pourquoi Gambrinus est toujours nommé Bacchus sur les insignes.

Dionysos et Ampélos

#01 De l’occurrence de Dionysos à travers les rites étudiants

Dionysos est aussi connu sous la forme de Bákkhos, Bacchus, mais aussi par syncrétisme, Liber pater, Osiris, … Il est connu comme divinité de la fertilité, du vin et de l’allégresse. 

Qu’il apparaisse dans une chanson, un serment, ou qu’il donne son nom à un insigne,  le dieu Bacchus est rémanent dans les traditions étudiantes d’Europe. Ainsi, les goliardia italiennes reçoivent et donnent sous les auspices de Vénus, Bacchus et du tabac (produit élevé chez eux au rang de divinité). Les français sont baptisés sous son nom,  la Belgique et la France se réfèrent à une broche dénommée «Bacchus» pour justifier de leur familiarité et de leur résistance avec la boisson alcoolisée.

Dionysos s’avère donc être une figure intéressante à placer en regard des rites étudiants. Mais l’apparition de cette personnalité, observée au cas par cas, nous apporte-t-elle une meilleure connaissance de ce que peuvent être les rites étudiants ?

Dionysos

Considérons cette divinité grecque tardive sous l’angle de son histoire. Tout d’abord, il est le fils de Zeus/Jupiter et d’une mortelle nommée Sémélé, qui était la fille du roi de Thèbes. Né avant terme suite au décès de sa mère, il fut placé dans la cuisse de son père, d’où il renaîtra une seconde fois. S’applique ainsi le principe « vie/mort/vie » pour la première fois. Il naitra une seconde fois de Perséphone, fille de Déméter. Demi-dieu, et fils du roi des dieux, il nous apparaît mortel. Ce premier point, essentiel, permit son acculturation par la religion chrétienne. Il sera tué, démembré, et ressuscitera trois fois, avant de rejoindre le rang des dieux. Ses occupations le portent à secourir, et libérer les femmes. Il recueillera Ariane, qui fut abandonnée par Thésée, et la prendra pour épouse. Il sera l’unique époux divin à rester fidèle à sa compagne. Divinité agraire, c’est par la vigne et le vin qu’il sera représenté. Il aime festoyer, danser, et le théâtre. Entouré de faunes et de satyres, ce sont bien les élans pulsionnels de la vie auxquels il préside, en enseignant par l’excès, les limites. C’est un dieu affable et doux, joyeux et à l’écoute. A l’image de la nature, les dons de Dionysos doivent être maîtrisés sous peine de catastrophe.

Sous l’angle des rites étudiants, c’est le vin qui paraît lié à Bacchus. Ce vin apprend à l’individu à dépasser ses inhibitions, à trouver ses propres limites, à découvrir le potentiel violent de l’ivresse, et à mieux se maîtriser. Ce qui, dans le cadre d’une profession corporative, sera un atout.

Ampélos, l’approche viticole

Bacchus et Ampélos
Museum number 1850,0810.716
Description Recto : Statue of Dionysus holding a winecup in his right hand and a bunch of grapes in his left hand at left and a satyr (later identified as Ampelus) holding a club with a panther between his legs at right; Dionysus has his left arm wrapped around the satyr; front view directed to left Etching © The Trustees of the British Museum

Au cours de son histoire, Bacchus vécut une première histoire d’amour avec Ampélos, un jeune satyre. Bacchus fut prévenu du décès imminent de son amant. Bacchus tente de raisonner le satyre, qui désire aller chasser seul. Ce dernier, une fois trépassé, se métamorphose en vigne.

C’est la figuration du passage de l’adolescence à celui d’adulte qui est évoquée, et le qualificatif d’éromène attribué au satyre témoigne du statut de tuteur en la personne de Bacchus. Nous sommes dans un cadre de professeur à élève, tout autant que dans celui des affaires de cœur. Bacchus est le patron de la jeunesse qui s’éduque et qui se cherche, autant qu’une figure agraire. C’est bien Bacchus qui est le maître de la vigne et du vin, Ampélos étant son protégé qui, une fois façonné, se révèlera prolifique.

La mort d’Ampélos évoque aussi l’hybris de la jeunesse, qui est chose normale qu’il faut apprendre à maîtriser en grandissant. Le passage de vie à trépas guette l’imprudent qui ne parviendra pas à se contrôler une fois adulte. En renonçant à prendre en compte les conseils de son tuteur, Ampélos se voit mortifié. Bacchus est un dieu des limites.

L’invocation de Bacchus est souvent une allégorie des plaisirs de la table, et principalement du vin. Ce breuvage, comme les boissons alcoolisées en général, est utilisé dans la majorité des usages rituels étudiants. Les étudiants célèbrent toujours les plaisirs de la vie en communauté. Les banquets, les kneipes, les coronas sont des moments privilégiés s’étendant au-delà de la simple agrégation à un corps professionnel en formation, mais participant à développer les coutumes corporatistes qui les réuniront tout au long de leur vie professionnelle.

L’état second provoqué par l’absorption d’alcool est considéré comme un détachement des attaches terrestres afin de s’intégrer à la divinité. C’est pourquoi le vin est considéré comme le symbole de la bénédiction de Dieu (Genèse 27,28) et l’alliance entre Dieu et son peuple.  (Exode 29,40). Le vin assure le lien entre les dieux et les hommes, mais aussi le lien parmi les hommes entre eux. La vigne fut la première plante transplantée par Noé après le déluge.

L’ivresse est une petite mort allégorique, plaçant la personne sur un plan transcendantal, entre l’humain et la divinité. Personne ne s’interroge plus loin que ce principe lorsqu’il vit les traditions. Le vin possède pourtant une vertu connue depuis l’Antiquité. Il sert à nettoyer les plaies ouvertes. Si l’alcool n’est plus reconnu comme étant antiseptique, il possède toutefois des qualités antibactériennes reconnues. C’est donc un également un vecteur de soin. Ainsi, l’ivresse peut être vécue comme la mort et la résurrection. Ce symbole n’est-il pas lié au premier miracle de Jésus-Christ, dont nous connaissons tous la fin tragique et ce qu’il s’en suivit?

Dans l’Égypte pharaonique, le vin était sacré. Il permettait d’ « ouvrir la bouche », et à ce titre était placé parmi les nourritures régulièrement placées dans les tombeaux. Là encore, c’est le principe de vie/mort/vie qui transparaît.

Ainsi, la mort d’Ampélos nous ouvre, au travers de la vigne, une voie directe aux dieux et à la résurrection.

Biographie #09

Première époque :

« Comment l’artiste Commandant RoSWeLL pénétra au cœur des traditions estudiantines, et pourquoi? »

Baptême

Est arrivé enfin le moment tant attendu : le baptême s’annonçait!

Lieu identique à celui du Roi des Bleus, thème connu.

On nous a ordonné de nous réunir par groupes de six ou huit afin de mettre en scène un sketch muet, aux attitudes salaces et drôles, afin de distraire le public. On était au courant que pendant ce temps, nous serions clashés. Le verbe «clasher» évoque le fait d’être recouvert de «clash», substance concoctée par les comitards et dont les ingrédients peuvent varier.

En 1989, la clash du CEA fut composée essentiellement de feuilles d’arbres ramenées par les bleus, et de bleu de méthylène!
Je m’étais aussitôt investi dans les rôles de scénariste et de metteur en scène du groupe des papous. Une contrainte, dans chaque groupe, nous devions mettre en avant la Reine et le Roi des bleus.

Le sketch était basique, puisque l’on attrapait le couple royal, on le ficelait à un totem en forme de phallus, et les papoues devaient danser autour.

Le sexe du Roi, par un habile stratagème de cervelas mis en ceinture et attaché à un dispositif à base de fil de pêche, se mettait en érection. Je me saisissais d’une véritable hache et je tranchais le sexe érigé avant de le jeter dans la foule en délire.

Joli sketch dont aucun spectateur n’a perçu la richesse du scénario, allez savoir pourquoi…

Fin de la première époque

Biographie #08

Première époque :

« Comment l’artiste Commandant RoSWeLL pénétra au cœur des traditions estudiantines, et pourquoi? »

Bleusaille artistique

Mon approche de la bleusaille se fit dans la joie de découvrir les délices raffinés du bizuthage. Comme le disait mon carnet de bleu – petit livret comprenant les tâches que doit effectuer un bon bleu – «Le comité de baptême n’a JAMAIS signé la Convention de Genève : Tu vas en chier, bleu!».

Dans la pratique, le comité en question était plutôt sympathique, et très vite je commençais à imaginer de mettre un thème à toute la bleusaille, et pas seulement au baptême. J’étais parti dans des délires d’une bleusaille médiévale avec des jeux inspirés des tournois d’antan.

Mes talents de dessinateur étaient connus. Si bien que mon président m’avais ordonné de dessiner l’affiche de baptême (avec une mise en page saccagée par les comitards).

Affiche de baptême du CEA 1989

C’est ainsi qu’ Indiana Jones se retrouvait ressemblant au Roi des Bleus.
Mais pourquoi Indiana Jones? Lors de l’anniversaire du cercle, le président était encore en voyage en Amazonie, laissant le soin à son comité de tout mettre en place en son absence. A son retour, ce surnom lui était temporairement attribué.

Biographie #07

Première époque :

« Comment l’artiste Commandant RoSWeLL pénétra au cœur des traditions estudiantines, et pourquoi? »

Initiation de choc

J’avoue qu’intégrer un cercle naissant m’avais un peu ennuyé dans le sens où j’en voulais!


En effet, un cercle de deux ans à peine n’avais pas d’équipe d’anciens pour corriger les erreurs, ou pour prendre le relais, ni suffisamment de plumes ou de poils (entendez d’étudiants baptisés) pour jouer aux assistants sociaux. Mais bon, le président était un chef scout et, dans l’ensemble, ça s’en ressentait. Ce qui me rassurait, c’est qu’ hormis les comitardes baptisées au CEA l’année d’avant, le reste était passé par les mains de l’ULB, et donc nous ferait passer un baptême de type «ULB».
La recherche de poissons rouges placés dans un bassin public par nos comitards, le saute-mouton, nous préparaient à recevoir la farine et les œufs. Les jeux de lutte sur une bâche couverte de sirops gluants, d’huiles, de farine, ou les gueules-en-terre répétitifs nous amenaient petit à petit au dénouement de l’affaire : le baptême.


Dans l’ensemble, ce fut un baptême extrêmement soft comparé à ce qui s’est pratiqué vers les années 1995. Mais aussi mieux pensé, puisqu’une activité ne ressemblait pas à la précédente (l’ingestion de trucs dégueulasses se déroulait lors d’une seule activité, par exemple). La traditionnelle descente en ville servait à aller vendre le package des bleus aux bourgeois de la Grand-Place, et les chants gaillards -quoique déjà appauvris par rapport à leurs ainés – restés coutumiers.