Décryptage : Expression du bizutage par la législation

Remerciements à Kamille Le Taillendier pour sa relecture plus spécifiquement juridique.

Le bizutage est ciblé par la justice française et la presse.

Pourquoi?

Pour saisir le sens de la législation française, il faut se référer à l’histoire, afin de comprendre d’où proviennent ces traditions.

La coutume de faire payer le béjaunage, qui prit son essor au sein des universités naissantes au XIIe siècle, provient probablement des écoles philosophales grecques de l’Antiquité. Elle est d’ailleurs déjà attestée par Grégoire de Naziance au IIIe siècle.

Il est plausible qu’elle fut véhiculée par les goliards, avant d’être institutionnalisée. En effet, aux premiers temps de l’Université, c’était le Recteur de l’Université qui assumait le rôle de Depositor, comprendre là le chef du bizutage. Le béjaune, c’est le bizut, le bleu, le lapin, le conscrit… Certes, il se fait malmener dès son arrivée dans la pratique de la deposito (devenue depuis bizutage, baptême, usinage, …), mais comme l’évoque Gilles Ménage (1613 – 1692) dans son Dictionnaire étymologique de la langue françoise :

Goliards à la taverne
Goliards à la taverne

Et en faveur de cette Lettre de Béjaune, un Écolier Béjaune n’est plus à la férule, ny au fouet : & il commence à jouir des droits & des privilèges accordés aux étudians par les Constitutions des Empereurs & de l’Empire. Et un de leurs principaux privilèges, c’est d’être exempts de la Juridiction du Magistrat du lieu, & de n’être point obligé de comparoître devant lui, si ce n’est pour dettes : car pour les autres affaires, il ne reconnoît pour Juge que le Recteur de l’Université.

Gilles Ménage (1613 – 1692), Dictionnaire étymologique de la langue françoise, édité par A. F. Jault en 1750, page 1105

Dans un pays encore régit par une royauté, évoquer les constitutions des Empereurs n’a rien d’anodin. Il est peu probable que des béjaunes parisiens se plient à une justice germanique ou d’ailleurs. Le seul Empire existant à Paris est l’Empire de Galilée, filiation ou concurrence de la Bazoche du Palais. Nous sommes dans un cadre étudiant! Et le Recteur de l’Université est le garant des traditions.

A la lueur de ces faits, nous comprenons l’attachement des étudiants à ces valeurs, qui ne sont sommes-toutes que les valeurs universitaires des origines.

beanorum
Depositio beanorum

Il faut aussi prendre en compte les différentes tentatives pour remédier à la violence rituelle.

Le 21 mars 1342, par un décret sévère, l’Université abolit le droit forcé du béjaune, mais toutes ces cérémonies bouffonnes dont nous avons dit un mot persistèrent longtemps encore, puisque, à la fin du quinzième Siècle (1493), les statuts du  Collège de Saint-Bernard les prohibèrent en des termes qui nous offrent en même temps quelques révélations sur la nature de cet abus. Ils interdisent les réceptions de béjaunes, « nec non bajulationes, librationes, reliquasque omnes insolentias…. in capitulo, in dormitorjo, in parvis scholis, in jardinis. » Ils cassent le titre et la charge d’abbé des béjaunes, et ordonnent de  remettre au proviseur «  omnia vasa, munimenta et instrumenta hujusmodi levitatibus dicata. »

1861, Victor Fournel, Revue de l’Instruction Publique de la littérature et des sciences en France et dans les pays étrangers, numéro 29, 18 pages, 17 octobre 1861, page 11

« ainsi que la béjaunisation, les libertés, et le reste de toutes les insolences …. dans le chapitre, dans le dortoir, sur les parvis des écoles, dans les jardins. » & « tous les vases, objets et d’outils dédiés à de telles frivolités. »

(traduction approximative personnelle, n’hésitez pas à m’en donner une meilleure version.)

La législation française, bien avant de penser à créer une loi, a vu ses ministres en charge publier des circulaires. La plus ancienne datant de 1928, puis 1944, 1962, …! Toutefois, ces textes n’ont plus à présent de valeur légale.

La circulaire du 12 septembre 1997, exprime bien les reproches qui sont portés au bizutage.

I. LA RÉPRESSION PÉNALE DU BIZUTAGE
En l’état actuel du droit, les pratiques de bizutage sont le plus souvent qualifiées de violences ou d’agressions sexuelles, selon la nature des faits subis par les victimes. D’autres qualifications peuvent être également retenues.

Circulaire n o 97-199 du 12 septembre 1997
(Éducation nationale, Recherche et Technologie ; Enseignement scolaire)

La loi fut adoptée l’année suivante et dispose dans le code pénal :

Section 3 bis : Du bizutage

Article 225-16-1 du 27 janvier 2017 – art. 177
Hors les cas de violences, de menaces ou d’atteintes sexuelles, le fait pour une personne d’amener autrui, contre son gré ou non, à subir ou à commettre des actes humiliants ou dégradants ou à consommer de l’alcool de manière excessive, lors de manifestations ou de réunions liées aux milieux scolaire, sportif et socio-éducatif est puni de six mois d’emprisonnement et de 7 500 euros d’amende.

Article 225-16-2 Modifié par Ordonnance n°2000-916 du 19 septembre 2000 – art. 3 (V) JORF 22 septembre 2000 en vigueur le 1er janvier 2002

L’infraction définie à l’article 225-16-1 est punie d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende lorsqu’elle est commise sur une personne dont la particulière vulnérabilité, due à son âge, à une maladie, à une infirmité, à une déficience physique ou psychique ou à un état de grossesse, est apparente ou connue de son auteur.

Article 225-16-3 Modifié par LOI n°2009-526 du 12 mai 2009 – art. 124

Les personnes morales déclarées responsables pénalement, dans les conditions prévues par l’article 121-2, des infractions définies aux articles 225-16-1 et 225-16-2 encourent, outre l’amende suivant les modalités prévues par l’article 131-38, les peines prévues par les 4° et 9° de l’article 131-39.

https://www.legifrance.gouv.fr/affichCode.do?idSectionTA=LEGISCTA000006165305&cidTexte=LEGITEXT000006070719

En mai 2000 enfin, un arrêt opposant deux professeurs de l’ENSAM ayant poursuivi madame Ségolène Royal pour diffamation à leur encontre, propose la définition du bizutage suivante :

« Une série de manifestations où les élèves anciens, usant et abusant de leur supériorité née de la connaissance du milieu, du prestige de l’expérience et d’une volonté affirmée de supériorité, vont imposer aux nouveaux arrivants, déjà en état de faiblesse, des épreuves de toute nature auxquelles, dans les faits, ils ne pourront se soustraire sous l’emprise de la pression du groupe, du conditionnement et de ce que l’on peut appeler des sanctions en cas de refus, comme l’interdiction d’accès à divers avantages de l’école, de l’association des anciens élèves… »

2006, Page « Le bizutage et la loi » évoquant la définition du bizutage gardée par le juge.

Un autre site, plus actuel, nous donne la justification d’une législation concernant le bizutage :

Ces rituels d’intégration sont interdits car ils peuvent rapidement se transformer en séances d’humiliation ou même en violences physiques et morales.

https://www.gralon.net/articles/enseignement-et-formation/universite/article-le-bizutage—que-dit-la-loi–6590.htm

Nous ne sommes donc plus stricto sensu dans le cadre du « délit de bizutage », mais bien dans la condamnation de l’intention d’organisation d’un événement pouvant potentiellement dégénérer.

Comme le précise ce site par des commentaires placés sous la page :

II reste, dans l’esprit de beaucoup, une certaine ambiguïté quant à la portée exacte de cette loi. Il est donc utile d’en rappeler certains aspects.

1° Ce ne sont pas les débordements du bizutage qui sont ici interdits, mais bien le bizutage lui-même. Les « violences, menaces, atteintes sexuelles » étaient déjà qualifiées de crimes ou de délits. En ce qui les concerne, la nouvelle législation ne change rien, si ce n’est qu’en qualifiant de délit les manifestations lors desquelles ces « débordements » peuvent se produire, elle permet de mettre une barrière en amont des comportements les plus graves.

2° Le libre consentement des participants ne suffit pas à absoudre les responsables. Le bizutage est toujours basé sur un double chantage, parfois explicite, le plus souvent implicite ; c’est ainsi que l’étudiant en vient à penser :

– si je refuse, on va me tenir à l’écart ; je ne ferai pas partie du groupe ; plus tard, je ne pourrai pas compter sur lui pour m’aider à démarrer dans la vie professionnelle ;

– si je refuse, je vais apparaître comme un dégonflé, un ringard, un rabat joie, etc.. La pression d’un groupe est telle que, même en l’absence de menaces formulées, il peut sembler redoutable de se singulariser. Le nouveau, isolé face au groupe constitué des anciens, n’est pas totalement libre de choisir. Si l’on suit le parcours personnel de bizutés, on voit que leur liberté cède progressivement du terrain et qu’ils finissent même souvent par adopter, à leur insu, une argumentation faussée pour défendre le bien fondé de ce qu’ils n’avaient accepté qu’à contre cœur.

3° Certain pensent qu’il faut laisser les jeunes se débrouiller entre eux, que la loi n’a rien à voir dans ce domaine. C’est oublier que notre législation intervient au niveau des rapports entre les citoyens, dans le domaine du travail, dans le domaine familial et qu’il n’est pas permis de se faire justice soi-même. Comme nous l’expliquait un procureur, la loi ne formule pas un jugement moral mais précise ce qui est permis ou pas.

4° La loi ne condamne pas toutes les manifestations de rentrée. Elle laisse une large place à de multiples accueils conviviaux et respectueux.

2006, Page « Le bizutage et la loi », le site n’existe plus en 2019.

Si la loi condamne le cadre bizutant, c’est dans un cadre préventif, une simple précaution en somme. En cela, et en prenant en référence la définition du bizutage proférée lors du jugement de mai 2000, c’est bien un jugement moral qui est établi sans aucune considération rationnelle. En effet, cela débute par la croyance d’une intentionnalité à produire des sévices sur autrui, et le déni d’une quelconque utilité à ces pratiques. Ces perceptions sont instrumentalisées par des personnalités paraissant reliées entre-elles. En effet, l’ancien homme politique Jean-Claude Delarue, père de l’animateur Jean-luc Delarue et fondateur de SOS Bizutage, Marie-France Henry Présidente du Comité National Contre le Bizutage, le docteur en psychiatrie Samuel Lepastier, le sociologue René De Vos, les journalistes Pascal Junghans et Emmanuel Davidenkoff, semblent tous au travers de leurs écrits publiés sensiblement à la même époque, se justifier de leurs propos en se citant les uns les autres. Les crispations liées autour de ces affaires semblent donc bel et bien instrumentalisées.

Le CNCB pousse même l’invective assez loin, comme nous pouvons le constater au vu de ces affirmations diffamantes :


N/B : L’article ci-dessous fut supprimé de la page incriminée entre la publication de cette analyse au 20 septembre 2019 et le 15 octobre 2019 date du constat.

pourquoi le bizutage est-il interdit par la loi?


Le bizutage est contraire aux droits de l’homme?

Personne n’a le droit d’obliger quelqu’un à se soumettre à une autorité arbitraire pour lui faire des choses qu’il pas envie de faire, qui choquent, gênent ou l’abaissent. La loi vise à la protection de la dignité humaine. Même si le jeune est consentant le bizutage reste un délit puni par la loi et les bizuteurs encourent des sanctions pénales.Le bizutage apprend l’irrespect et incite à croire que cet irrespect est chose normale.Il introduit une grave confusion entre hiérarchie des fonctions et hiérarchie des personnes.Il n’y a pas de « gentil bizutage ». Tous les bizutages sont contraires à la dignité humaine parce qu’ils portent atteinte à l’intégrité physique ou morale des personnes. Les citoyens sont égaux en droits, devoirs et dignité : le bizutage nie ce principe.

La dignité humaine est inviolable, elle doit être respectée et protégée
http://www.contrelebizutage.fr/le-bizutage_lang_FR_menu_2

Rien n’est donc simple. L’ethnologue Dominique Blanc a travaillé sur ce sujet et évoque :

Par ailleurs, il est assez commun de désigner les rituels de création récente dans nos sociétés modernes comme des rites profanes[1], en les opposant aux « grands » rites, à caractère forcément religieux, en usage dans les sociétés plus « primitives » ou simplement plus « anciennes », donc exotiques.

(…)

Je voudrais montrer que ces questions de désignation et de qualification des rites, loin d’être des préalables oiseux dans des sociétés comme les nôtres où il n’y a consensus ni entre les groupes ni entre les individus pour reconnaître l’existence d’un ensemble de traditions légitimes et légitimement transmises, constituent un élément central de la définition du rite. Le bizutage en est un bon exemple. Rite de passage relevant d’une tradition pour les uns, déchaînement de violence imbécile relevant d’une tendance totalitaire pour les autres, le bizutage apparaît depuis quelques années comme un problème social et un objet de polémique.

(…)

La question du bizutage se présente, en effet, comme une querelle entre les « pro » et les « anti » et il serait sans doute difficile de trouver un « fait de société » (la corrida, peut-être!) sur lequel les positions apparaitraient aussi tranchées, les engagements aussi radicaux. Les « pro » sont essentiellement les promoteurs, les continuateurs de la pratique: les « Anciens » qui imposent aux nouveaux ce qu’ils ont vécu à leur arrivée dans l’institution mais aussi les associations d’« Anciens » qui veulent voir se perpétuer ce qu’elles perçoivent comme des traditions façonnant un esprit de corps qui se maintiendra tout au long de l’existence professionnelle future. Quant aux « anti », ce sont les autres, si l’on en croit les publications (articles de presse, numéros spéciaux de revues et ouvrages) des « anti » qui occupent le terrain médiatique.

(…)

Pour les « antis », le bizutage est précisément une anti-initiation: on n’y apprend rien d’autre que la soumission inconditionnelle à l’ordre imposé par les Anciens et, partant, à un ordre ancien sans autre contenu que la nécessité de se perpétuer, fût-ce par la force brutale et l’humiliation. Militarisme et sexisme fournissent des modèles de conduite qui relèvent, en dernier ressort, du fascisme et du totalitarisme. Ce serait là l’un des derniers refuges du retour de l’archaïque et du refoulé qu’une société démocratique se doit d’éradiquer. 

(…)

Il ne s’agit plus là d’un débat sur le caractère rituel du bizutage mais bien d’un débat sur l’enseignement et deux conceptions de la transmission des savoirs. Le bizutage est une non-initiation parce qu’il n’initie à rien, sauf à une soumission aveugle à l’ordre des Anciens. Sa transformation en « séquences d’intégration » des nouveaux par un « comité d’accueil » que les enseignants organiseraient en collaboration avec les élèves des années précédentes est tout aussi radicalement refusée.

http://www.dominiqueblanc.com/index.php?id=29

Qu’il s’agisse de « pro  » ou d’ « antis  » , les deux versants méritent exploration. Nous allons donc tenter de séparer les problèmes, les identifier, puis les transformer en problématique à résoudre, on se donnera les moyens d’y parvenir en produisant l’ensemble des interprétations à retenir, et nous envisagerons d’éventuelles solutions.

Les affiches étudiantes : le CEA

Biographie # Intermède

Les affiches du CEA

Première affiche
de baptême existant en deux couleurs de papier, saccagée au niveau de sa mise en page lors du tirage.

Dommage.

Seconde affiche de baptême, caricature du président de baptême. Uniquement sur papier violet.

Première affiche de baptême de Bruxelles en quadrichromie.

Elle fut insultée cette année là pour n’être pas une affiche de baptême car elle était en couleurs.

Deux ans plus tard, plusieurs affiches étaient en couleur.

Sans être une affiche, ce dessin en inspira une…

Ainsi, j’eus la surprise de me trouver « pompé » comme on le dit dans le jargon du métier, par la reprise du bleu dans une affiche de mon cercle.


Les caricatures

Biographie # Intermède

Lors de mon passage au sein du Cercle des Étudiants en Alternance, j’ai publié de nombreuses caricatures, mais n’étant pas inscrit comme étudiant de l’établissement, je n’ai pu perpétuer l’usage des trognes professorales.

C’est donc par une rubrique au sein du journal de cercle « Le Décapsuleur », que j’ai publié celles des étudiants.

Voici ces pépites datant des années 1990 et 1991. Nous pouvons y voir un préquel des carnets de croquis des années 2000.

BURNφNG SλNDS

Un film sur les bizutages de fraternités américaines. Pour l’impression que nous laisse le film, nous avons une énième version de bizutage se passant mal, l’intrigue est un peu brouillonne, le rythme est assez lent.

Nous notons toutefois un parallèle intéressant entre l’histoire de l’arrivée du peuple africain en Amérique et les bizutages, ce qui permet de se poser certaines questions sur l’esclavage, la soumission, et l’élite.

L’image est plutôt intéressante du point de vue des cadrages, mais ne transcende pas pour autant.

En ce qui concerne typiquement les traditions, nous constatons des principes invariants par rapport aux traditions belges : tonte des nouveaux, ingestion de pâtée pour chiens, l’oppression des anciens sur les nouveaux…

Les brimades semblent invraisemblables par leur violence, ce que confirment les témoignages sur le web : “ 27 juil. 2016 – We really had a Que come in this MF and make a movie called « BURNΦNG SΛNDS » that was about hazing but misused the Greek alphabet. “ “ BurnΦng SΛnds is not what you think it says #burningsands#epicfail#deleteallthatshit#thequad#tagagreek#alphaphialpha#alphakappaalphahttp://pictarum.com/tag/phibetasigma

Pour l’impression que nous laisse le film, ce n’est pas très intéressant.

#05 Etudier en Goliardie

La proto université

Il est temps à présent de nous intéresser de plus près aux clercs de Goliardie.

« Les goliards sont libres comme l’oiseau qui chante et le papillon qui vole… libres comme les  enfants de Bohêmes…

« Aux goliards qui passent, la pipe aux dents, la rapière au poing, bourgeois ou manants, seigneurs et moines n’osent refuser l’hospitalité…

« Il y a toujours, dans les maisons à pignon comme dans les chaumières, dans les burgs comme dans les abbayes, des pots de bière et des bouteilles de vin pour les goliards ! …[i]

La Goliardie n’est pas un pays, mais un état d’esprit :

« Mais on désigne aussi, en ce temps, par le terme goliards, des étudiants, des clercs, tapageurs, turbulents, mal embouchés. On leur doit une poésie si libre et libertine que le concile de Sens, en 1223, ordonne qu’on tonde immédiatement ces clercs ribaults (ribaldi) de la famille Goliae. Le concile de Trèves, en 1227, interdit à tous ces trutannos (truands) et alios vagos scholares aut goliardos (et autres étudiants vagabonds ou « goliards ») de chanter la messe. » [ii]

Les étudiants étaient voyageurs, nous l’avons démontré. Mais si certains ne bougeaient plus de leur centre d’étude pour des raisons pécuniaires, d’autres ne tenaient pas en place.


Une célèbre peinture, datée de 1394. On y lit l’inscription suivante : « Ou apprends, ou va-t-en ! ».[iii]

Un collège de Winchester témoigne toujours de cet état d’esprit puisqu’une peinture du XIVe siècle décore toujours une salle de classe médiévale en arborant la phrase :

« Aut disce, aut discēde; manet sors tertia, caedī »

qui signifie « Apprends, va t’en, ou prends-toi des coups ».

Ainsi, parmi des approches résumées par la page du site The conversation, j’ajoute la possibilité d’une vision très goliarde : les études se suivent dans un centre d’étude (disce), ou s’approfondissent dans un autre centre plus réputé sur tel point de matière (discēde), ou s’achèvent avec les honneurs et il est temps de rentrer dans son pays d’origine. Alors, comme l’évoque le docteur Cabanès à propos de la ville de Montpellier,

Jadis, les étudiants en médecine de la Faculté de Montpellier avaient la coutume d’accueillir à coups de poings le nouveau bachelier au sortir de sa réception, comme pour le chasser de la ville et des écoles, et de lui crier joyeusement : Vade et occide Caïn, paroles au sujet desquelles ont beaucoup disserté les commentateurs ; d’après A. Germain, elles devraient être traduites ainsi : « Va chercher fortune où tu voudras, promène ta vie errante comme Caïn, où il te conviendra de le faire. » (GERMAIN, Hisl. de la commune de Montpellier, III, 93; Notice de V. BROUSSONNET sur Laurent Joubert, 4; AsTRUC, Mém. pour Thist. de la Fac. de méd. de Montpellier, 88 et
330.)

« l’action d’Abailard eut sur le mouvement intellectuel du XIII e siècle une longue et profonde influence et transforma notamment le monde des écoles; Une fois créé, le personnage de Golias, de l’episcopus Golias, comme on dit plus tard, se maintint longtemps en faveur, et la familia Goliae se composa bientôt de tous les clercs irréguliers, libres de vie et de langage, « vagants » indociles ; les goliardi, comme on les appela plus tard, avaient entre autres moyens de gagner leur vie la récitation des poésies, que composaient quelques-uns d’entre eux : ils furent au XIII e siècle les vrais jongleurs du monde clérical, suspects, condamnés, déconsidérés, parfois chassés ou excommuniés, mais souvent bien accueillis par les prélats qu’ils amusaient de leurs vers et de leurs saillies. Ce ne sont là que de rapides indications, qui demanderaient à être développées. L’essentiel est que les « goliards » sont, suivant toute vraisemblance, originaires des écoles de Paris’, que leur patron, d’ailleurs involontaire, est Abailard, et que leur nom remonte à une invective de saint Bernard contre celui-ci. »

G. PARIS.[iv]

Pierre Abélard est reconnu comme membre des goliards, l’étymologie du mot goliard n’est pas tranchée scientifiquement, toutefois l’hypothèse qui nous semble la plus probable est celle développée ci-dessus par Gaston Paris. [v]



[v] Groupe Bayard. Auteur du texte. La Croix. 1936-05-20.





Sources :

[i] Morphy, Michel (1863-1928). Faust et Marguerite / Michel Morphy. 1901. Page 1089

[ii] Académie d’Orléans. Auteur du texte. Mémoires de l’Académie d’Orléans : agriculture, sciences, belles-lettres et arts : fondée en 1809 / [dir. publ. Bernard Bonneviot]. 2010. Page 3

[iii] https://wordpress.com/read/blogs/103301044/posts/3925

[iv] Paris, Gaston (1839-1903). Auteur du texte. Annibale Gabrielli, « Su la poesia dei goliardi… » : [compte-rendu / signé G. Paris]. 1889.

#04 L’unité corporative

La proto université

Le principal comportement acquit par l’intermédiaire des rites, est l’entraide, au sein d’une corporation d’apprentissage à un métier.

L’entraide commençait à l’époque médiévale, durant le voyage menant la première fois de chez ses parents à la ville universitaire. Il fallait former des équipes soudées, et bien armées pour pouvoir se défendre.

« Quand les étudiants voyageaient, ils jouissaient de nombreuses faveurs. Sur une lettre établissant leur identité, les couvents leur offraient gratuitement l’hospitalité ; quand ils se trouvaient en vacances dans leur ville natale, ils bénéficiaient encore des privilèges universitaires et ils ne se faisaient pas faute d’en profiter : pour les délits graves, ils n’étaient pas tenus de comparaître devant les juges. En dépit de tous ces avantages, ils se mettaient rarement en route et ne revoyaient pas leurs parents avant la fin de leurs études. »

[i]

La correspondance était donc le seul moyen de garder contact avec ses proches. Celle-ci devint rapidement un besoin, et un service que les étudiants rendirent, d’abord aux familles des scholares, puis à l’ensemble de la population.

« D’autre part, comme il n’existait, alors, aucun organisme ayant une analogie, même lointaine, avec notre service des postes, afin que les escholiers pussent rester en relation avec leurs parents, on créa de bonne heure des messagers, nuntii minores, ou encore viatores, qui portaient primitivement le nom de missi dominici. »
[ii]

Félix Platter évoque aussi sa survie aux brigands grâce à ses aînés qui, s’apercevant des intentions de malandrins attablés à côté d’eux, décida de quitter les lieux trois heures avant l’aurore. Ils eurent confirmation des intentions des brigands, prêts à les occire pour les dépouiller, par le tavernier. [iii]

Après de telles épreuves, la confiance en son prochain semble acquise. Toutefois, elle ne sera réciproque qu’après avoir lavé la tâche du béjaune, ce qui ne pourra être accompli qu’après le saut du béjaune, selon Félix Platter. Le rite de la deposito aura vraisemblablement cette même fonction, un rite d’agrégation.

« Si, dans les différends qui survenaient entre les étudiants et l’autorité, les premiers arrivaient presque toujours à triompher, c’était grâce surtout à la solidarité étroite qui unissait maîtres et élèves. »

[iv]

Mais cela ne signifie pas qu’ils soient assidus aux cours. Il était possible à cette époque de se faire représenter par un individu que l’on paye, que l’on loge et que l’on nourrit en échange.

« Les étudiants, plutôt que de se rendre aux cours, envoyaient leurs répétiteurs à leur place, préférant aller s’ébaudir au bord de l’eau, dans le pré de Valentré, au bout du pont de pierre. »

[v]

L’histoire de Pierre Abélard l’a déjà démontré, les étudiants et les maîtres vivaient en communauté. Lorsqu’il n’était pas occupé à enseigner, les philosophes n’étaient pas les derniers à s’ébattre avec leurs protégés.

« Je passais (…) devant la maison de ce maître, lorsqu’un étudiant en sortit ivre de bière et de vin ; il arrêtait le cheval de son camarade et voulait le forcer à venir boire avec lui. »

[vi]

 La loyauté des membres d’une corporation vient du fait de vivre ensemble, de devoir dépendre des uns et des autres, et de pouvoir faire en sorte que chacun produise les charges qui lui sont imparties.

Œuvre « Bitardschtroumpf » (détail) de l’artiste commandant RoSWeLL – 2017 – 50×50 cm

Le lien unissant les étudiants d’aujourd’hui est sensiblement de même nature. Un étudiant en médecine de Caen, interviewé en 2016, évoquait

A l’entrée, savoir où aller en université c’est, ça peut aider. Mais c’est vrai qu’une fois qu’on est baignés dedans, on a l’impression c’est vrai, de se sentir des fois complètement seuls. Euh, on a besoin peut-être, des fois d’avoir, … de pouvoir être aidés, d’avoir un sentiment de groupe, d’avoir un sentiment d’appartenance qui pourrait arriver, par exemple c’est difficile à dire pour des études comme moi qui est en première année commune des études de santé ou on n’a pas spécialement envie d’avoir ce groupe d’appartenance, mais dans plein d’autres filières, dès la première année, on a envie de se sentir dans… de faire partie d’un groupe

L’apport des rites d’agrégation est non négligeable au regard de l’intégration des plus jeunes au cœur de la faculté. Le jeune homme nous le confirme assez vite

« on avait euh, donc le rituel associatif, donc c’était juste un week-end de bienvenue, voire, on pourrait dire d’intégration, c’est-à-dire c’est le mot qui est employé « bienvenue » pour euh, pour, qui est un peu plus « soft » hein, même s’il n’y a rien de grave, hein ? Mais euh, lors de ce week-end où les étudiants en troisième année intégraient les « deuxièmes années », j’ai donc, heu, à travers cela, heu, vu une certaine partie des étudiants qui portaient, qui portaient une sorte de béret, de chapeau, et cetera, et je me suis intéressé à, heu…, directement à ça, donc c’était en,… courant novembre, donc de septembre à novembre ça a duré trois mois, et je me suis directement intéressé à ça, et je me suis demandé ce que c’était, et cetera, et les personnes qui étaient très bien, très bien pensantes, qui vraiment n’avaient pas de problèmes, c’étaient des étudiants des années supérieures, qui n’avaient jamais de problèmes dans leurs études, et cetera, et qui arrivaient à s’amuser de cette façon-là, et j’ai trouvé que c’était une très bonne manière de s’amuser et donc je leur ai posé des questions. Et ils m’ont répondu tout de suite, et trois semaines après, je faisais partie de cette organisation-là »

Si l’on se fie au témoignage direct, la personne se trouve immédiatement agrégée au terme des épreuves. Celles-ci sont d’emblée dédouanées par le discours insistant sur leur normalité, ce qui démontre que ces traditions peuvent être de nature à connoter ses ressortissants au point de mettre en doute la validité de leurs études. Et peut-être même peut-on y voir une sorte d’arabesque nous expliquant que si les études des personnes rencontrées se sont bien passées, il n’est pas impossible que d’autres personnes dans le même cas s’en sortent.

Voyage vers un congrès faluchard en 2018. https://deskgram.net/explore/tags/faluchard

Encore à présent, la nature des rites possède une façon familiale d’accueillir les individus, et c’est souvent dans une ambiance sereine que, de nos jours voyagent ensemble les étudiants.



Sources :

[i] Augustin Cabanès : Mœurs intimes du passé…. Série 4 La vie d’étudiant / docteur Cabanès, Paris, Albin Michel éditeur, 1908-1936,  484 pages, pages 60-62

[ii] Augustin Cabanès : Mœurs intimes du passé…. Série 4 La vie d’étudiant / docteur Cabanès, Paris, Albin Michel éditeur, 1908-1936,  484 pages, page 90

[iii] Félix et Thomas Platter, Félix et Thomas Platter à Montpellier 1552-1559 – 1595-1599 notes de voyage de deux étudiants Bâlois, (1552), Montpellier, chez Camille Coulet, libraire, 1842, pages 9 & 10

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1020450.r=felix%20et%20thomas%20platter?rk=21459;2

[iv] Augustin Cabanès : Mœurs intimes du passé…. Série 4 La vie d’étudiant / docteur Cabanès, Paris, Albin Michel éditeur, 1908-1936,  484 pages, page 51

[v] Augustin Cabanès : Mœurs intimes du passé…. Série 4 La vie d’étudiant / docteur Cabanès, Paris, Albin Michel éditeur, 1908-1936,  484 pages, page 57

[vi] [Augustin Cabanès : Mœurs intimes du passé…. Série 4 La vie d’étudiant / docteur Cabanès, Paris, Albin Michel éditeur, 1908-1936,  484 pages, page 27, cit. De Vaublanc, La France au temps des croisades, III, 60.

L’art du détournement

Le troisième jour du mois de mars 1983, disparaissait Hergé, le créateur de Tintin.

Couverture du magazine Libération du 4 mars 1983

Lors d’une interview survenue en décembre 1982, le dessinateur confiait à Benoît Peeters sa volonté de laisser mourir Tintin avec lui.

Pourtant, une entorse fut accordée par la société anonyme Moulinsart , qui gère les droits de l’auteur depuis lors. Casterman édite Tintin et l’Alph-art, qui met en scène Tintin dans le monde de l’art contemporain, dans l’état d’inachèvement où l’a laissé la disparition de son auteur.

Pendant de nombreuses années, les choses en restent là, et Moulinsart devient une machine à chercher les contrefaçons de l’ œuvre, et garde jalousement les droits en poursuivant systématiquement les contrevenants en justice.

Dessin de Chaunu en commémoration des attentats de Bruxelles le 23 mars 2016

Pourtant, des versions retouchées de Tintin et l’Alph-art ne cessent d’être publiées sous le manteau. Outre le problème étique de faire survivre Tintin contre la dernière volonté de son créateur, il convient néanmoins de comprendre que depuis 1988 dans une version de Ramo Nash, puis la version de Yves Rodier en 1991, de nombreux avatars de cet album non reconnu par les héritiers d’Hergé sont poursuivis sous le registre d’albums pirates.

Il s’agit pourtant d’une pratique courante dans le domaine de l’édition de la bande dessinée, que de transférer la production à d’autres auteurs. La société IMPS qui gère les droits d’auteur de Peyo (Benoît Brisefer, les Schtroumpfs, Johan et Pirlouit, …), n’hésite pas à employer, encore du vivant de l’auteur, ce que l’on nomme des « nègres littéraires », à savoir des personnes qui dessinent de façon anonyme en laissant quelqu’un d’autre s’approprier leur travail. Les personnages des auteurs Dupa (Cubitus), Morris (Lucky Luke), Goscinny (qui scénarisait les Astérix), Bob de Moor (Blake et Mortimer), et même du vivant des auteurs qui passent la main comme Rosinsky (Thorgal).

Le débat est complexe. Les œuvres sont originales, pour la plupart. Les auteurs ont la décence d’indiquer qu’ils se sont inspirés du travail de leurs prédécesseurs. Mais cette pratique est-elle honnête?

La galerie d’art Sakura, à Paris, vient d’annuler une exposition de l’artiste Guillaume Verda sous le prétexte que les internautes qualifient son travail de plagiat de l’artiste Basquiat. Bien sûr, la vindicte populaire l’emporte à présent sur le bon sens, mais peut-on définir le travail d’un peintre de plagiat d’une manière de peindre d’un de ses aînés?

Dans ce cas, combien de peintres de paysages sont des plagiaires?

Déjà, dans l’histoire de l’art, les peintres copiaient les tableaux d’un maître, chez celui-ci, dans un but d’apprentissage. Ils ne s’en libéraient qu’en ayant réussi à égaler le maître.

Si l’on se réfère à la définition du plagiat, donnée par le dictionnaire Larousse :

plagiat
nom masculin
(de plagiaire)

Acte de quelqu’un qui, dans le domaine artistique ou littéraire, donne pour sien ce qu’il a pris à l’œuvre d’un autre.

Ce qui est emprunté, copié, démarqué.

Sens :
Ne pas confondre ces trois mots de sens proche.

Plagiat = action de plagier, de copier l’œuvre de qqn d’autre en la faisant passer pour sienne.
Parodie = imitation burlesque (d’une œuvre) ; caricature. Une parodie de justice.
Pastiche = imitation d’une œuvre ou du style d’un auteur, comportant souvent, mais non nécessairement, une intention burlesque. La Bruyère a écrit un amusant pastiche de Montaigne.

Donc, hormis dans une volonté de détournement burlesque, le fait de s’approprier le travail d’autrui est un plagiat. Dans le monde capitaliste, commercialiser (ou même de fournir gratuitement – ce qui entraîne un manque à gagner chez ceux qui sont en ordre avec la législation) un plagiat est du piratage.

C’est l’unique raison de poursuivre les faussaires tels que Guy Ribes, Han van Meegeren, David Stein, Yves Chaudron, ou Wolfgang Beltracchi. Ils produisent des œuvres originales, en apprenant et en appliquant le style d’un maître. En cela sont-ils condamnables? Certainement pas. Ce n’est que l’apposition d’une fausse signature et la commercialisation par tromperie qui constitue un délit. Ce qui n’est pas le cas de Guillaume Verda.

Tout comme cela ne constitue pas un délit de produire de nouvelles aventures de personnages de BD après la cessation d’activité de ses créateurs. Sinon Spirou, créé par Rob Vel, n’aurait jamais fait carrière!

Ce qui est moins légal, reste de dénaturer le travail de l’auteur, tels que les ayant-droits de Moulinsart le réalisent en colorisant les planches en noir et blanc des premiers Tintin ou en projetant de publier des histoires à peines esquissées par Hergé.

Sources :

https://www.bedetheque.com/BD-Tintin-Historique-Tome-24-Tintin-et-l-Alph-Art-12425.html

https://www.naufrageur.com/a-alphart.htm

mai.fr/2015/06/tintin-les-albums-non-officiels-tintin-et-lalph-art-rodier/

https://www.20minutes.fr/arts-stars/culture/2455751-20190220-defenseurs-basquiat-twitter-font-annuler-exposition-artiste-accuse-plagiat

https://www.france24.com/fr/20190221-art-contemporain-plagiat-inspiration-artiste-annulation-exposition-basquiat-galerie-sakura

http://plagiat.ec-lille.fr/FAQ_Plagiat.htm

https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/plagiat/61301/difficulte

#03 La délation

La proto université

Il peut sembler surprenant d’évoquer la délation comme un rite étudiant, et pourtant…

Les universités d’Europe fonctionnaient soit sur le modèle de Bologne, soit sur le modèle de Paris.

L’université dans la ville de Paris. XVIIIe s.

Dans les deux cas, le recteur de l’université possède la préséance, lors des
cérémonies, sur les archevêques et les cardinaux. Les professeurs prêtent serment d’obéissance au recteur  des étudiants, et les bedeaux du recteur ont le droit de les interrompre en plein cours. Selon l’usage, les professeurs ne peuvent manquer une seule leçon sans avoir obtenu l’autorisation des élèves, ni prendre congé sans leur autorisation. 

« Dans les universités de type parisien, l’autorité, le gouvernement de la corporation appartient aux professeurs; dans les universités qui s’inspirent de l’organisation bolonaise, les élèves commandent. »

[i]

Les étudiants de Bologne, payant directement leurs maîtres, étaient très
exigeants sur la qualité de l’enseignement prodigué. Ils exigeaient deux
semaines de cours donnés gracieusement afin d’être certains de percevoir la matière idéalement.

« Tout étudiant, sous peine d’amende, doit dénoncer chaque infraction. (…)
Ils instaurèrent jusqu’à un comité de « dénonciateurs de docteurs »,  qui empêchait ces derniers d’être « arrogants », et qui vérifiaient leur travail, tels des contremaîtres commis par une société de capitalistes pour inspecter des ouvriers. »

[ii].

La délation que nous présentons ici, n’est donc pas de la malveillance liée à
une concupiscence, mais n’est que l’expression de la préservation des intérêts de la corporation en place. En veillant et supervisant, elle préserve ses privilèges au plus près.

De nos jours, plusieurs rites font appel à de zélés délateurs. C’est le cas dans certaines contrées portant la faluche, qui fonctionne de façon assez similaire au censors des coronae belges. Ils recueillent les remarques et infligent les sanctions. Nous retrouvons aussi ce fonctionnement au sein des traditions de salles de garde. Or les sanctions peuvent s’avérer de différentes natures (alcool, paillardise, chanson, « sanction », …).

Censor vérifiant que la sanction soit correctement effectuée.
Bruxelles, CILB, 1997

Les carabins tournent la roue pour déterminer ce qui les attend. En
Belgique, les sanctions et les récompenses sont de même nature, et seule la formule de politesse, en latin, informera de la réception d’une polarité ou d’une autre.

Si nous prenons le temps d’envisager que les rites étudiants proviennent pour la majorité de la tradition des étudiants des royaumes de la Bazoche, c’est à dire des juristes, nous comprenons combien cet aspect de délation était important dans l’instruction d’une procédure. Que cela se soit étendu aux rites est une évidence, puisque le jeu de détournement de la réalité est la meilleure forme d’apprentissage.

«A Cahors, (…) Ils élisaient des abbés de Mal-Gouverne, sortes de princes de la Basoche, entourés d’une cours de ducs, de comtes et autres suppôts, et chargés de rendre, avec un accusateur public, une justice grotesque et expéditive. »

[iii]

Dès lors, pour autant que cela ne nuise pas à la corporation étudiante de la faculté, la délation n’est pas tant pour « balancer » un fraudeur aux autorités universitaires, que pour maintenir une cohésion d’ensemble.

Les choses dénoncées étant de l’ordre, en exemple pour une salle de garde, de parler d’un patient lors d’un repas (savoir quitter le métier pour revenir à des choses triviales), ou en Belgique lorsque l’on boit seul (qui est la vraie pente de l’alcoolisme).

Ainsi, une solidarité commune se crée autour de règlements pour rire, et
celle-ci perdurera bien au-delà du temps universitaire.

Sources :

[i] Augustin Cabanès : Mœurs intimes du passé…. Série 4 La vie d’étudiant / docteur Cabanès, Paris, Albin Michel éditeur, 1908-1936,  484 pages, page 5

[ii]  Augustin Cabanès : Mœurs intimes du passé…. Série 4 La vie d’étudiant / docteur Cabanès, Paris, Albin Michel éditeur, 1908-1936,  484 pages, pages 5 & 6

[iii] Augustin Cabanès : Mœurs intimes du passé…. Série 4 La vie d’étudiant / docteur Cabanès, Paris, Albin Michel éditeur, 1908-1936,  484 pages, page 57

#02 Vade Bononiam vel Parisii

La proto université

La plus grande difficulté à rechercher des traces de rites étudiants, c’est que bien souvent ceux-ci ne sont pas décrits, ou parfois à peine esquissés. Les datations s’étendent tout au long de la période passant de la proto université (goliards) à la révolution française (fin du royaume de la Bazoche). Aussi, nous ne sommes pas à mêmes de déterminer jusqu’à présent de la période de commencement de ceux-ci.

Le premier des rites recensés est celui du voyage, puisque l’étudiant se rendait dans une université ou dans une autre selon ses affinités ou ses ressources. Ainsi, Bologne et Paris étaient considérées comme les deux principales universités.

« Vers Bologne se dirigeaient les futurs juristes; tandis que Paris attirait les théologiens, les philosophes, ceux que l’on nommait les artistes. Les médecins gagnaient Salerne et Montpellier. Salamanque était réputée pour l’enseignement de la musique; Orléans, pour l’explication des auteurs… »

[i]

Fac-similé d’un extrait des Carmina Burana, écrit goliardique dans toute sa splendeur.

Les étudiants qui se revendiquèrent Goliards vivaient à l’époque du professeur Pierre Abélard (1079 – 1142), c’est à dire une centaine d’années avant la reconnaissance des universités. Réputés poètes licencieux, bateleurs, voyageurs et ripailleurs. On les connaît autant à Bologne, dont les traditions se revendiquent toujours goliardiques, qu’à Paris qu’ils tenaient pour la rose du monde!

«  Paradisius mundi Parisius, mundi rosa, balsamum orbis. »

[ii]

La mobilité des étudiants s’est développée jusqu’au milieu du XVIIe siècle.

«  À côté des études poursuivies, le voyage lui-même, expérience existentielle, occasion de visite à des sites célèbres et d’initiation à la sociabilité littéraire ou aristocratique, était investi d’une valeur éducative propre. Il prend souvent,par la suite, l’allure d’un « grand tour » plus ou moins complexe au cours duquel le jeune étudiant visitait successivement plusieurs universités et prenait ses grades sur le chemin du retour, souvent dans une université complaisante quant au niveau réel de qualification. »

[iii]

Il est donc assez notoire de constater que l’ouverture d’esprit du siècle des lumières entraîne en effet pervers se faisant sentir au niveau de la qualité de la connaissance.

De nos jours, ce rite du voyage est toujours présent, de façon dénaturé.

En effet, les étudiants ne voyagent plus tant durant leurs études, quoiqu’en France il n’est pas rare de commencer un cursus par exemple à Lille et de l’achever à Paris ou ailleurs.

Mais les étudiants voyagent. Certains par le système Erasmus qui leur permet de suivre pour un temps leur scolarité dans un pays étranger, soit encore par les réseaux associatifs qui se fédèrent et se réunissent les uns chez les autres, soit tout simplement par un traditionnel voyage au ski proposé par l’association corporative des facultés.

CRIT médecine d’Hiver 2004, quand l’ensemble des carabins de France se réunissent entre-eux pour une folle semaine. [iv]

Les critériums sont des prétextes à réunir les étudiants d’une filière durant une semaine dans un même lieu, sous prétexte de compétition sportive.

CRIT médecine d’hiver 2009, un carabin faluchard sur des skis.

Nous retrouvons sous cette cause un fil ténu avec les rites étudiants de la Grèce Antique pour qui le sport devait autant préparer le physique de l’humain que la connaissance lui apportait des bases pour atteindre la sagesse.

Ainsi, les critériums sont ce qui doit se rapprocher le plus de l’esprit des goliards, mais aussi de celui des bacchanales. Chants, musiques, grivoiseries, boissons alcoolisées, danses, et sexualité libre.


Sources :

[i] Augustin Cabanès : Mœurs intimes du passé…. Série 4 La vie d’étudiant / docteur Cabanès, Paris, Albin Michel éditeur, 1908-1936,  484 pages

[ii] Jacques Le Goff, Les intellectuels au Moyen Âge, éditions du Seuil, 2000, ISBN 978-2-7578-3995-9

[iii] Christophe Charle, Jacques Verger, Histoire des universités XIIe – XXIe siècle, Presses Universitaires de France, collection Quadrige manuels, 334 pages, 2012, ISBN 978-2-13-058813-9

[iv] http://fanfarelafrontale.blogspot.com/2006/08/crit-mdecine-2004.html