La proto université

Le principal comportement acquit par l’intermédiaire des rites, est l’entraide, au sein d’une corporation d’apprentissage à un métier.

L’entraide commençait à l’époque médiévale, durant le voyage menant la première fois de chez ses parents à la ville universitaire. Il fallait former des équipes soudées, et bien armées pour pouvoir se défendre.

« Quand les étudiants voyageaient, ils jouissaient de nombreuses faveurs. Sur une lettre établissant leur identité, les couvents leur offraient gratuitement l’hospitalité ; quand ils se trouvaient en vacances dans leur ville natale, ils bénéficiaient encore des privilèges universitaires et ils ne se faisaient pas faute d’en profiter : pour les délits graves, ils n’étaient pas tenus de comparaître devant les juges. En dépit de tous ces avantages, ils se mettaient rarement en route et ne revoyaient pas leurs parents avant la fin de leurs études. »

[i]

La correspondance était donc le seul moyen de garder contact avec ses proches. Celle-ci devint rapidement un besoin, et un service que les étudiants rendirent, d’abord aux familles des scholares, puis à l’ensemble de la population.

« D’autre part, comme il n’existait, alors, aucun organisme ayant une analogie, même lointaine, avec notre service des postes, afin que les escholiers pussent rester en relation avec leurs parents, on créa de bonne heure des messagers, nuntii minores, ou encore viatores, qui portaient primitivement le nom de missi dominici. »
[ii]

Félix Platter évoque aussi sa survie aux brigands grâce à ses aînés qui, s’apercevant des intentions de malandrins attablés à côté d’eux, décida de quitter les lieux trois heures avant l’aurore. Ils eurent confirmation des intentions des brigands, prêts à les occire pour les dépouiller, par le tavernier. [iii]

Après de telles épreuves, la confiance en son prochain semble acquise. Toutefois, elle ne sera réciproque qu’après avoir lavé la tâche du béjaune, ce qui ne pourra être accompli qu’après le saut du béjaune, selon Félix Platter. Le rite de la deposito aura vraisemblablement cette même fonction, un rite d’agrégation.

« Si, dans les différends qui survenaient entre les étudiants et l’autorité, les premiers arrivaient presque toujours à triompher, c’était grâce surtout à la solidarité étroite qui unissait maîtres et élèves. »

[iv]

Mais cela ne signifie pas qu’ils soient assidus aux cours. Il était possible à cette époque de se faire représenter par un individu que l’on paye, que l’on loge et que l’on nourrit en échange.

« Les étudiants, plutôt que de se rendre aux cours, envoyaient leurs répétiteurs à leur place, préférant aller s’ébaudir au bord de l’eau, dans le pré de Valentré, au bout du pont de pierre. »

[v]

L’histoire de Pierre Abélard l’a déjà démontré, les étudiants et les maîtres vivaient en communauté. Lorsqu’il n’était pas occupé à enseigner, les philosophes n’étaient pas les derniers à s’ébattre avec leurs protégés.

« Je passais (…) devant la maison de ce maître, lorsqu’un étudiant en sortit ivre de bière et de vin ; il arrêtait le cheval de son camarade et voulait le forcer à venir boire avec lui. »

[vi]

 La loyauté des membres d’une corporation vient du fait de vivre ensemble, de devoir dépendre des uns et des autres, et de pouvoir faire en sorte que chacun produise les charges qui lui sont imparties.

Œuvre « Bitardschtroumpf » (détail) de l’artiste commandant RoSWeLL – 2017 – 50×50 cm

Le lien unissant les étudiants d’aujourd’hui est sensiblement de même nature. Un étudiant en médecine de Caen, interviewé en 2016, évoquait

A l’entrée, savoir où aller en université c’est, ça peut aider. Mais c’est vrai qu’une fois qu’on est baignés dedans, on a l’impression c’est vrai, de se sentir des fois complètement seuls. Euh, on a besoin peut-être, des fois d’avoir, … de pouvoir être aidés, d’avoir un sentiment de groupe, d’avoir un sentiment d’appartenance qui pourrait arriver, par exemple c’est difficile à dire pour des études comme moi qui est en première année commune des études de santé ou on n’a pas spécialement envie d’avoir ce groupe d’appartenance, mais dans plein d’autres filières, dès la première année, on a envie de se sentir dans… de faire partie d’un groupe

L’apport des rites d’agrégation est non négligeable au regard de l’intégration des plus jeunes au cœur de la faculté. Le jeune homme nous le confirme assez vite

« on avait euh, donc le rituel associatif, donc c’était juste un week-end de bienvenue, voire, on pourrait dire d’intégration, c’est-à-dire c’est le mot qui est employé « bienvenue » pour euh, pour, qui est un peu plus « soft » hein, même s’il n’y a rien de grave, hein ? Mais euh, lors de ce week-end où les étudiants en troisième année intégraient les « deuxièmes années », j’ai donc, heu, à travers cela, heu, vu une certaine partie des étudiants qui portaient, qui portaient une sorte de béret, de chapeau, et cetera, et je me suis intéressé à, heu…, directement à ça, donc c’était en,… courant novembre, donc de septembre à novembre ça a duré trois mois, et je me suis directement intéressé à ça, et je me suis demandé ce que c’était, et cetera, et les personnes qui étaient très bien, très bien pensantes, qui vraiment n’avaient pas de problèmes, c’étaient des étudiants des années supérieures, qui n’avaient jamais de problèmes dans leurs études, et cetera, et qui arrivaient à s’amuser de cette façon-là, et j’ai trouvé que c’était une très bonne manière de s’amuser et donc je leur ai posé des questions. Et ils m’ont répondu tout de suite, et trois semaines après, je faisais partie de cette organisation-là »

Si l’on se fie au témoignage direct, la personne se trouve immédiatement agrégée au terme des épreuves. Celles-ci sont d’emblée dédouanées par le discours insistant sur leur normalité, ce qui démontre que ces traditions peuvent être de nature à connoter ses ressortissants au point de mettre en doute la validité de leurs études. Et peut-être même peut-on y voir une sorte d’arabesque nous expliquant que si les études des personnes rencontrées se sont bien passées, il n’est pas impossible que d’autres personnes dans le même cas s’en sortent.

Voyage vers un congrès faluchard en 2018. https://deskgram.net/explore/tags/faluchard

Encore à présent, la nature des rites possède une façon familiale d’accueillir les individus, et c’est souvent dans une ambiance sereine que, de nos jours voyagent ensemble les étudiants.



Sources :

[i] Augustin Cabanès : Mœurs intimes du passé…. Série 4 La vie d’étudiant / docteur Cabanès, Paris, Albin Michel éditeur, 1908-1936,  484 pages, pages 60-62

[ii] Augustin Cabanès : Mœurs intimes du passé…. Série 4 La vie d’étudiant / docteur Cabanès, Paris, Albin Michel éditeur, 1908-1936,  484 pages, page 90

[iii] Félix et Thomas Platter, Félix et Thomas Platter à Montpellier 1552-1559 – 1595-1599 notes de voyage de deux étudiants Bâlois, (1552), Montpellier, chez Camille Coulet, libraire, 1842, pages 9 & 10

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1020450.r=felix%20et%20thomas%20platter?rk=21459;2

[iv] Augustin Cabanès : Mœurs intimes du passé…. Série 4 La vie d’étudiant / docteur Cabanès, Paris, Albin Michel éditeur, 1908-1936,  484 pages, page 51

[v] Augustin Cabanès : Mœurs intimes du passé…. Série 4 La vie d’étudiant / docteur Cabanès, Paris, Albin Michel éditeur, 1908-1936,  484 pages, page 57

[vi] [Augustin Cabanès : Mœurs intimes du passé…. Série 4 La vie d’étudiant / docteur Cabanès, Paris, Albin Michel éditeur, 1908-1936,  484 pages, page 27, cit. De Vaublanc, La France au temps des croisades, III, 60.